Marchés tropicaux no 3000, 9 mai 2003

Énergie et pétrole : changer d'approche, jouer la carte écologique

Par Dr. Chakib Khelil

 

Afrique s'est organisée autour de l'Union africaine, mais la meilleure initiative qu'elle ait 15 probablement eue jusqu'à maintenant est le Nepad. Cette Initiative pour le développement de l'Afrique s'articule autour de principes très clairs que sont notamment la gouvernance, la sécurité et le développement. Parmi tous les problèmes de développement, ceux relatifs aux infrastructures sont cruciaux comme les grands ouvrages des lignes électriques, les barrages, les gazoducs, etc. Dans le cadre du Nepad, une Commission de l'énergie travaille à développer les grands projets d'infrastructure en Afrique. Elle a pour mission, notamment, de rechercher des financements et de l'assistance auprès des pays industrialisés, afin précisément d'améliorer les conditions de production et d'utilisation de l'énergie par les Africains. Car ce continent a un potentiel énorme de génération électrique à partir de centrales hydroélectriques. Mais son potentiel ne peut pas se réaliser sans investissements importants.

Une richesse inexplorée

L'Afrique regorge de réserves de pétrole et de gaz. Le golfe de Guinée est devenu une région pétrolifère et même gazière très importante, le Nigeria, la Guinée équatoriale, le Congo, le Gabon, plus récemment le Tchad et le Soudan, mais surtout l'Angola, sans oublier l'Afrique du Nord avec l'Algérie, la Libye et l'Égypte qui sont déjà de grands producteurs de pétrole et de gaz. Le potentiel africain est considérable et les perspectives prometteuses au Niger, au Mali, ou encore en Mauritanie où il y eu des découvertes offshores. Quasiment tous les pays africains disposent d'un grand potentiel à trouver du pétrole, notamment dans la Vallée du Rift, mais aussi dans l'offshore profond et peu profond.

Surtout, l'ère pétrolière n'en est qu'à ses débuts. En Amérique, le plus vieux continent en terme pétrolier, on dénombre 500 puits d'exploration par 10.000 km2; en Algérie, où l'exploitation a démarré dans les années 50, il n'y a que 8 puits par 10.000 km2.

Il importe de développer la coopération énergétique entre tous les pays africains. Il existe pour cela plusieurs organisations dont l'AFREC : African Energy Commission ou Commission africaine de l'énergie (Afrec) qui a été constituée par les chefs d'État africains lors de leur réunion à Lusaka en juillet 2001. Il a été décidé que son siège serait à Alger. Lors de sa première réunion d'experts africains, les 23 et 24 avril à Alger, il s'agissait de commencer par le commencement, c'est-à-dire comment obtenir l'information sur l'énergie, comment l'évaluer, comment en déduire des analyses.

La cause environnementale

Entre 40 et 50% de l'énergie utilisée en Afrique provient de la biomasse, ce qu'on appelle l'énergie traditionnelle et non de l'énergie commerciale ou moderne. Afin d'améliorer l'accès à l'énergie surtout pour les plus démunis en Afrique, il faudra s'orienter vers le GPL, donc le butane, ce qui aura deux impacts. D'une part, réduire la consommation de bois de chauffe ; l'effet sera positif sur le couvert forestier qui a été très fortement dégradé ces 20 dernières années.

D'autre part, le GPL peut jouer un rôle fondamental. Il peut être utilisé pour approvisionner les points les plus reculés en organisant un système efficace de distribution. Ce GPL pourrait provenir du gaz et pétrole produits en Afrique de l'Ouest et en Algérie. Il s'agit d'un produit secondaire, dérivé de l'extraction du pétrole et du gaz lors du raffinage ou du traitement du gaz. On le trouve donc en quantité commerciale abondante et l'Afrique est un marché très important pour le GPL. Toutefois, sa distribution se heurte au manque d'infrastructures. Le Nepad pourrait jouer un rôle important pour favoriser la mise en place de centres de stockage de GPL et favoriser sa distribution à des prix abordables. La plupart des investissements pourraient être réalisés par des compagnies privées, mais celles-ci ne pourraient pas le distribuer à des prix inférieurs aux coûts d'investissement.

Aussi les Etats devront-ils sans aucun doute intervenir sous forme de subventions pour permettre et favoriser la commercialisation de ce fioul auprès des populations démunies. Une large distribution de ce fioul permettrait éventuellement de ralentir le déboisement alors que les forêts constituent une richesse très importante, mais aussi améliorerait la qualité de vie des citoyens, et contribuerait à développer tout un tissu de petites industries.

Beaucoup reste donc à faire dans l'exploration et le développement du pétrole en Afrique. Nous n'avons, jusqu'à maintenant, fait que gratter la surface de ce domaine. L'Afrique ne contribue que 7% environ à la production énergétique mondiale alors que c'est un continent immense, doté de bassins énormes non encore explorés, notamment parce qu'ils sont peut-être encore un peu chers d'accès. On constate que la plupart de l'exploration se limite aux régions côtières dans le golfe de Guinée, région la plus proche de l'Union européenne et des États-Unis d'Amérique, donc des marchés.

Indispensables infrastructures

Un effort important d'exploration reste à faire pour pénétrer l'intérieur de ces pays. Mais il ne pourra être réalisé qu'à la faveur de projets d'infrastructure. Le gazoduc entre l'Algérie et le Nigeria, le projet Nigal, en est un exemple : il consiste à récupérer le gaz torché au Nigeria et le ramener à travers un gazoduc vers le marché européen. Son impact sera, sans conteste, bénéfique aux autres pays africains traversés, notamment auprès des populations locales, car ces régions n'ont pas d'énergie. Les terres sont souvent fertiles et l'eau est là, mais il n'y a pas d'énergie ; un tel projet pourrait faire revivre ces régions. En outre, un gazoduc qui traverse toute une région facilite le travail d'exploration des sociétés internationales, ce qui crée une activité économique, des emplois, puis des activités industrielles. Un gazoduc a aussi un impact de stabilisation ou de fixation des populations qui, dans ces régions, sont souvent nomades.

Cet exemple témoigne que beaucoup reste à faire dans le développement d'infrastructures interafricaines. A travers la création de l'Afrec, la formation d'experts dans le domaine énergétique, notamment au sein d'instituts qui existent déjà actuellement, est facilitée. Le but de l'Afrec est précisément de donner accès à tous les Africains aux instituts de formation et qu'il n'y ait pas de duplications d'institut. L'Afrec va également apprendre aux experts africains comment réaliser des projets de promotion de l'exploration, de la production, de faire des projets d'énergie en utilisant la biomasse, l'énergie solaire ou encore éolienne, donc les énergies nouvelles et renouvelables.

De son côté, l'Association des pays producteurs africains de pétrole (APPA) qui a tenu sa dernière conférence à Tripoli et dont la prochaine aura lieu en 2004 au Nigeria, à Abuja, permet d'échanger au niveau africain. Un congrès africain du pétrole doit se tenir à Alger en 2005.

L'expérience d'autres pays du Sud

Il faut aussi, en tant qu'Afrique, promouvoir les échanges Sud-Sud à travers la coopération avec l'Amérique latine. Car nombre de pays d'Amérique centrale connaissent quasiment les mêmes problèmes énergétiques que la plupart des pays africains : environ 40% de leur énergie provient aussi de la biomasse, alors que d'autres pays d'Amérique du Sud sont beaucoup plus avancés dans leurs réformes et dans l'utilisation d'énergies nouvelles et renouvelables.

Cette symbiose pourrait être utile à plus d'un titre. En effet, depuis plus de 20 ans, ces pays latino-américains ont constitué l'Organisation latino-américaine de l'énergie (Olade) qui dispose d'une base de données, d'un centre de formation. Une expérience dont l'Afrique peut bénéficier. En outre, des coopérations peuvent être développées entre pays qui, dans certains cas, parlent la même langue : le Brésil parle le portugais, Haïti le français, Trinidad l'anglais et tous les autres l'espagnol ce qui leur permettrait de développer des coopérations avec la Guinée équatoriale.

Les deux continents connaissent aussi les mêmes problèmes sociaux et d'environnement et, là encore, l'Amérique latine a une grande expérience dont l'Afrique peut bénéficier. Les activités pétrolières notamment dans la zone côtière africaine pose des problèmes aux populations locales car, jusqu'à maintenant, elles n'ont pas été réellement concertées dans la formulation et le contrôle des opérations. En outre, il n'y a pas eu de véritable contrôle de l'environnement. Il est à craindre que dans les prochaines années des accidents environnementaux majeurs aient lieu. Aucun des pays africains, aucune des sociétés opérant dans cette région, n'est préparé à affronter des accidents comme, par exemple, celui du Prestige. L'Afrec doit jouer un rôle important dans la constitution d'organisations qui seraient prêts à intervenir et à faire face à ce type de catastrophe si une telle situation devait surgir un jour, à travers la création de sociétés ou d'entités spécialisées et qui interviendraient pour le compte de tous les pays. Tôt ou tard, l'Afrique devra se doter de telles entités.

Ainsi, l'aspect environnemental est important non seulement à l'intérieur de l'Afrique (déforestation, impact sur les populations locales, etc), mais aussi pour tout ce qui a trait aux mers et océans qui entourent l'Afrique. Des eaux très prolifiques en poissons mais aussi en espèces très rares, en pierres précieuses. Un environnement qu'il faudra protéger dans l'avenir.