Sonatrach rapporte et remplit ses objectifs, pourquoi la privatiser ?

N°2975 de Marché Tropicaux et Méditerranéens, 15 Novembre 2002

 


Chakib Khelil est Ministre de l’Energie et des Mines du gouvernement algérien, en même temps que PDG de Sonatrach. Il répond aux questions de
Marchés Tropicaux.

Marchés Tropicaux : Un projet de loi sur les hydrocarbures doit être prochainement adopté après des discussions de plusieurs mois. Pouvez-vous en détailler le contenu ?

 

Chakib Khelil : Il est très simple et consiste à séparer le rôle de l'Etat, chargé de définir la politique sectorielle, d'engager les investissements et de contrôler l'application des contrats et des réglementations, du rôle commercial des entreprises publiques ou privées. Il s'agit d'éviter de se trouver face à des entreprises publiques cumulant à la fois un rôle de régulateur et un rôle commercial, comme cela a été le cas de la Sonatrach qui négocie les contrats d'exploration et de production avec des compagnies qui deviennent ensuite ses partenaires commerciaux.

On va donc clarifier les prérogatives de Sonatrach qui, en tant que société d'Etat, doit en même temps protéger les intérêts publics tout en veillant à ses propres intérêts commerciaux, alors qu'il s'agit là de deux rôles très distincts et parfois même contradictoires. Le principe de la loi se veut très clair : il préconise une séparation des rôle de régulation et de commercialisation. C'est une étape supplémentaire dans la libéralisation complète du secteur.

Ce projet de loi a été inclue dans le programme soumis au gouvernement et au Parlement durant la session parlementaire de cet automne et nous espérons une décision avant la fin de cette année.

 

Quelles sont les conséquences de cette "clarification" pour Sonatrach ?

Favoriser une meilleure exploration du sous-sol algérien. Puisqu'en allégeant la société de son rôle de régulateur, cette dernière va pouvoir s'investir davantage dans l'exploration et la production, ce qui aura aussi pour conséquence de la renforcer financièrement. Le projet de loi doit également améliorer son efficacité. jusqu'à maintenant une grande partie des bénéfices engrangés par l'entreprise partait directement dans les caisses de l'Etat. Le nouveau dispositif va permettre à Sonatrach de conserver une partie de ces bénéfices, comme n'importe quelle autre compagnie pétrolière. Plus elle fera de bénéfices, plus elle paiera d'impôts à l'Etat. A terme, toutes les parties y trouveront donc leur compte.

Enfin, dans les textes de loi actuels, Sonatrach était chargée, en tant que société d'Etat, de construire, de financer et d'opérer les oléoducs et gazoducs, cette activité ne pouvant être laissée à la charge d'une compagnie privée. L’idée est là aussi de désengager Sonatrach de ces projets coûteux pour qu'elle puisse financer des activités plus rentables comme l'exploration et la production.

 

Pourquoi ces réformes n'ont-elles pu être appliquées plus rapidement ?

Le principal argument des détracteurs de la loi consiste à dire que Sonatrach n'est pas une compagnie pétrolière comme les autres, alors qu'elle a réalisé $ 2,4 Mds de bénéfices l'an passé et occupe aujourd'hui la douzième place mondiale. En mettant en place ce mécanisme d'efficacité, en la déchargeant de son rôle étatique et en lui ôtant l'obligation de réaliser les oléoducs, pensez-vous que Sonatrach sortira affaiblie ou renforcée? Pour moi la réponse est simple : l'entreprise sera plus forte et pourra réaliser une remise à niveau générale de son organisation, de la gestion de ses ressources humaines et de ses instruments comptables et financiers. Sonatrach est aujourd'hui déjà une puissance pétrolière et gazière et le sera encore plus à l'avenir avec l'approbation de ce projet de loi.

 

L’abandon par Sonatrach de ses missions de régulations signifie-t-il la mise en place de commissions ?

Nous allons adopter le même schéma que celui mis en place dans les économies de marché et le rôle de l'Etat sera repris par deux agences. Une d'elle devra uniquement s'occuper de l'octroi et du suivi des contrats et ne fera que contrôler les compagnies retenues à travers les appels d'offres, y compris Sonatrach. Elle disposera d'un budget pour recruter les experts et les bureaux d'études nécessaires à la réalisation des contrôles techniques et financiers opérés dans le respect des procédures et des réglementations orientées à 100% en direction de l'intérêt de l'Etat, La deuxième agence s'occupera de tout ce qui est réglementation en matière d'hygiène, de sécurité et d'environnement.

Nous ne voulions pas regrouper toutes ces prérogatives au sein d'une seule et même agence et risquer des conflits d'intérêts qui pourraient nuire aux aspects de sécurité ou d'environnement. Elles seront indépendantes des budget de l'Etat et percevront leurs revenus directement auprès des opérateurs. ce système n'est pas nouveau puisqu'il est appliqué dans de nombreux pays et a déjà fait ses preuves dans le cadre des économies de marché qui, je tiens à le rappeler, ne signifie pas une disparition de l'Etat, mais une concentration de ce dernier autour des questions de régulation et de contrôle.

 

Quel premier bilan dressez-vous de l'arrivée de partenaires privés sur le marché algérien des hydrocarbures ?

Les lois de 1986 et de 1990 [concernant l'ouverture des amonts pétroliers et gaziers, ndlr] ont eu un impact très positif En premier lieu, l'arrivée d'entreprises privées notamment permis un retour à l'identique des volumes de réserves du pays par rapport aux années 70. Ce qui veut dire que tout ce qui a été produit, consommé et exporté durant les trente dernières années a pu être compensé par les réserves découvertes ces dernières années. Ces entreprises ont également apporté avec elles de nouvelles technologies, de nouveaux savoir-faire, ainsi que de l'argent. Ce facteur a été très important, puisque durant la dernière décennie, l'Etat à travers Sonatrach n'avait pas les moyens de développer seul l'exploration et le développement des gisements.

Nous avons actuellement plus d'une vingtaine de compagnies de toutes nationalités présentes en Algérie grâce aux appels d'offres. Ce système nous a permis d'ouvrir le marché à toutes les entreprises qui disposent de la technologie nécessaire. L’année dernière, nous avons soumis à appel d'offre dix blocs d'exploration qui ont découlé sur la signature de dix contrats, soit cinq fois ce qui était signé annuellement durant les six années précédentes. Nous avons déjà signé sept contrats depuis le début de cette année sur les onze attendus. je pense pouvoir affirmer aujourd'hui que l'Algérie est le premier pays au monde en terme d'attraction des investissements dans le secteurs des hydrocarbures. Aucun autre pays n'a signé dix contrats d'exploration en un an.

 

D'après vous, Sonatrach est-elle aujourd'hui prête à affronter le contexte actuel, toujours plus concurrentiel ?

Dans les domaines de l'exploration et de la production, elle a un savoir-faire reconnu. S'il existe en Algérie une société qui connaît mieux que quiconque la géologie du pays, c'est bien Sonatrach qui travaille depuis près d'un demi-siècle sur ce domaine. Elle a également un savoir-faire international puisqu'elle fore des puits d'exploration au Yémen avec Agip et a passé différents partenariats avec des compagnies américaines, sud-coréennes et argentines autour du gisement de gaz péruvien Camisea qui va nécessiter un investissement de l'ordre de $ 2 Mds. Ce gisement doit satisfaire les besoins en gaz du Pérou, mais aussi ouvrir le marché d'exportation du GNL vers la côte Ouest des Etats-Unis, sur lequel Sonatrach a une vraie carte à jouer, puisque la société dispose certainement de l'expérience la plus longue en termes de commercialisation du gaz et d'exportation du GNL.

Sonatrach, par l'intermédiaire de ses filiales, maîtrise de nombreuses activités et elle est très compétitive en termes de ressources humaines et de technologie. J'excepterais peut-être l'offshore, domaine sur lequel nous passons plusieurs partenariats avec des opérateurs reconnus en prenant des participations sur un certain nombre de projets.

 

L’Algérie a d'importants projets énergétiques en direction de l’Europe notamment via l'Espagne et l'Italie. Pouvez-vous nous les détailler ?

Nous exportons en effet beaucoup en direction de ces pays. Les volumes se montent à 62 milliards de m3/an dont la moitié sous forme de gaz naturel, en direction de l'Italie à travers le Trans-méditerranéen et vers l'Espagne à travers le Trans-maghrébin. Actuellement, nous exportons entre 5 à 6 milliards de m3 vers l'Espagne sous forme de gaz auxquels viennent s'ajouter d'importantes quantités sous forme de GNL. Toujours en Espagne, nous avons conclu des partenariats importants dans l'aval pétrolier, en signant un accord de partenariat avec Cepsa sur la production électrique, dans la distribution de gaz, et même dans le trading.

Nous sommes également partenaires d'autres compagnies espagnoles en tant que fournisseur de gaz, avec la volonté affichée de nous orienter vers l'aval. C'est dans ce but que nous avons créé la société mixte Algerian Energy Company (AEC), entre Sonatrach, compagnie pétrolière, et Sonelgaz qui vient d'être transformée en société par action dans le cadre de la nouvelle loi sur l'électricité et le gaz. Cette nouvelle société s'occupera des produits d'exportation de l'électricité et du dessalement de l'eau de mer. Un premier projet de cet ordre a d'ailleurs été inauguré dernièrement à Arzew.

AEC a également lancé un appel d'offres pour la réalisation d'un projet d'exportation d'électricité vers l'Espagne, d'une capacité de 2 000 mégawatts et comprenant la construction d'un câble électrique en direction de l'Espagne, couplé d'un gazoduc, baptisé Medgaz et actuellement en cours d'étude. Nous avons également un projet identique, en direction de l'Italie, via la Sardaigne, qui doit nous permettre de connecter le nord de l'Italie et le sud de l'Allemagne, pour ainsi augmenter nos exportations. Nous espérons passer de 62 à 85 milliards de m3/an, d'ici à 2005.

 

Vous avez des projets en direction de l'Europe, mais également vers l’Afrique. L’Algérie pourrait-elle à terme tenir le rôle de trait d'union énergétique entre les deux continents ?

Mais nous avons déjà ce rôle. La Commission africaine de l'énergie a été crée à Alger l'année dernière en février, au cours de la réunion des ministres africains de l'Energie. A travers la création de cette commission, l'Algérie a démontré sa volonté de développer la coopération énergétique en Afrique autour de plusieurs volets, dont l'un porte sur le développement de projets bilatéraux ou multilatéraux entre pays africains.

A ce titre, le gazoduc devant relier le Nigeria et l'Algérie d'ici 2010 est un projet stratégique pour l’Afrique, mais aussi pour l'Europe. Sa réalisation va permettre de limiter les volumes de gaz brûlés au Nigeria qui pourront alors alimenter le marché européen. L’impact environnemental sera également très important.

Enfin, à l'échelle du Nigeria, l'arrivée de ce projet d'exportation va permettre d'alimenter les coins les plus reculés du pays, comme cela a d'ailleurs été le cas en Algérie. Grâce aux gazoducs que nous avons dû mettre en place pour exporter notre gaz, nous avons aujourd'hui 30% de notre population équipée pour recevoir du gaz naturel. Idem pour le Nigeria, qui ne pourrait jamais justifier économiquement la desserte énergétique du nord du pays avec projet d'échelle interne. Il leur faut un projet d'exportation de la taille de celui prévu avec l'Algérie.

 

N'est-il pas difficile de porter deux casquettes aussi importantes que celles de ministre des Hydrocarbures de l'Algérie et de président de Sonatrach ?

Pas du tout, c'est même plus facile pour faire avancer un certain nombre de dossiers, le changement dans le secteur des hydrocarbures ne pouvant se réaliser qu'à partir de l'intérieur de la société d'Etat. Essayer de faire évoluer les choses sans intervenir sur le cœur du système ne sert à rien. Dans quelque temps peut-être sera-t-il nécessaire de revoir cette organisation, mais il faut déjà attendre la mise en place du projet de loi et voir comment Sonatrach évoluera.

 

Pensez-vous que l'évolution ira, à plus ou moins long terme, jusqu'à une privatisation de Sonatrach ?

Non, pas du tout. je ne pense pas que la privatisation soit nécessaire. Il y a toujours eu beaucoup de compagnies nationales à travers le monde et certaines d'entre elles sont toujours étatiques. Si l'Etat considère que la compagnie lui rapporte tout en remplissant ses objectifs stratégiques, pourquoi la privatiser ?

 

Propos recueillis par Olivier Caslin