La Mondialisation et lindustrie des hydrocarbures
Dr Mourad PREURE
Conseiller du Président de Sonatrach
Petroleum Club
Alger, 14 janvier 2003
" Tout ce qui nest pas en train de naître est en train de mourir "
Bob Dylan
" Where is a will, there is a way "
1. Les multiples dimensions du processus de mondialisation
Est-ce que le processus de mondialisation se déroule indépendamment des transformations structurelles qui affectent lindustrie pétrolière où bien sagit-il là de deux phénomènes liés organiquement, procédant dune même dynamique et résultant dun mouvement historique commun ? Quelles conclusions devront tirer les acteurs pétroliers, parmi-eux les plus exposés soit les pays producteurs, quelles stratégies de réponse devront-ils adopter ? La mesure exacte des enjeux revêt pour nombre dentre eux, notamment les pays à réserves courtes, un caractère vital. On observera dans la présentation qui sera faite de la mondialisation lessentiel des mutations qui marquent lindustrie des hydrocarbures.
De fait force est de constater que lindustrie mondiale tend de plus en plus vers le modèle pétrolier, puisque lindustrie pétrolière a été dès sa naissance une industrie globale. Cette convergence va plus loin puisque lindustrie pétrolière elle-même se transforme et sorganise autour du produit final. " From well to wheel ". Elle devient fournisseur dutilités et se plie aux logiques versatiles du court terme. Les compagnies pétrolières sont des firmes globales organisées en réseaux.
La mondialisation est une rupture et une nouvelle continuité par rapport aux mouvements de dinternationalisation des années antérieures. Elle est indissociable dune libéralisation des échanges à léchelle de la planète, dans un marché mondial où saffrontent les acteurs économiques. Cette unification des marchés, perceptible dès le début des années quatre-vingt, a été précipitée par leffondrement de lUnion Soviétique et la conversion de la Chine à léconomie de marché. Nous sommes incontestablement entrés dans une nouvelle phase qualitative dans les rapports économiques internationaux, dont laccélérateur aura été incontestablement la révolution des NTIC. La mondialisation a aussi une dimension idéologique puisquelle consacre la victoire du libéralisme sur le communisme, à lun étant attachée la notion de démocratie, à lautre le totalitarisme. Le communisme a emporté avec lui, on ne sen rend pas assez compte dans les pays du Sud, la faillite théorique des modèles économiques autarciques. Un premier processus de mondialisation a eu lieu au XIXème siècle avec la révolution des transports (chemin de fer, navires à vapeur, automobile) et communication (téléphone). Keynes écrivait que " linternationalisation de la vie économique était alors à peu près complète ". Lindustrie pétrolière a été au cur de ce mouvement davantage quelle ne semble lêtre dans la deuxième mondialisation à laquelle on assiste au début des années quatre-vingt-dix. Le pétrole a joué un rôle dans la construction de léconomie mondiale au XIXème siècle.
Le développement des NTIC entre les années 60 et 90 a conduit à connecter lespace monde. Linstantanéité des communication à partir de la décennie 90. De la globalisation de la production, puis du commerce nous sommes parvenus à celle du stock de connaissances, de compétence et de la production technologique et donc dans un nouveau cycle de développement de léconomie mondiale basé sur léconomie du savoir et la mondialisation de la technologie. Cest véritablement la fin des avantages comparatifs de David Ricardo. Cest désormais le pourvoir innovant des économies nationales qui surdétermine tous leurs autres avantages comparatifs. Il réside dans le système de formation et le potentiel scientifique et technologique. Paradoxalement si la mondialisation dessaisit létat national de nombre de ses missions traditionnelles, elle linvestit dune nouvelle mission, structurante par excellence et qui est, dans la quête de nouvelles formes de compétitivité, celle dêtre le grand ordonnateur du développement scientifique et technologique national, même si les acteurs par excellences sont les firmes.
Les flux économiques transnationaux, qui échappent en grande partie aux Etats, agissent en profondeur sur les relations internationales. Lavantage concurrentiel des nations détermine en dernière instance la hiérarchie entre états. Défini par Porter, il sappuie sur les avantages comparatifs naturels, la capacité dinnovation, la capacité dattirer les capitaux mais surtout les fruits de la croissance mondiale en étant en phase avec la dynamique de léconomie mondiale. Une profonde redéfinition de lEtat ainsi que ses relations avec les agents économiques nationaux, notamment publics est nécessaire. En fait le " soft power " résulte sinon dune position hégémonique, de plus en plus difficile à tenir dans la complexité, du moins dune mise en harmonie des règles de léconomie nationale avec celles de léconomie internationale, de façon à encourager la performance et décupler les forces des acteurs nationaux, au premier rang desquels la firme
La mondialisation accroît la complexité. Si elle conduit à une certaine homogénéisation des situations nationales, elle demeure génératrice de fortes différenciation. En fait, ici joueront de plus en plus, non pas les avantages comparatifs traditionnels, mais la volonté des acteurs et leurs stratégies, soit comment ils valorisent leurs avantages comparatifs et en créent de nouveaux, quels armes ils se donnent dans la course au futur. Convergence donc mais pas au sens de Fukuyama (1985 et 1996) qui après avoir annoncé la fin de lhistoire et de la géographie et lavènement de létat naturel de la société universelle sinterroge aujourdhui si lidée dOccident a encore une signification en cette première décennie de XXIème siècle, différenciation, et pas non plus au sens de Huntington (1993).
Contrairement à certaines idées reçues, aucun acteur ne peut aujourdhui dominer à lui seul lensemble du jeu économique mondial. Il y a une multipolarité de la puissance qui oblige les acteurs dominants à des compromis. La Triade (Amérique du Nord, Europe, Asie industrialisée) (K. Ohmae 1985) concentre lessentiel de la richesse mondiale et domine économiquement et politiquement lensemble du monde. Elle est le siège des compromis autour des problèmes globaux. Force est de constater cependant que les problèmes les plus aigus (du moins au regard de la conscience occidentale) soit les désordres climatiques ou financiers tardent à voir aboutir ces compromis.
Est-ce que la régionalisation mondiale qui est à luvre est une adaptation à la mondialisation ou une manifestation du processus de mondialisation ? La création de nouveaux espaces de régulation et de structuration autres que léconomie nationale interpelle quant à la viabilité et aux modes de gestion des économies nationales situées à la périphérie de ces espaces régionaux, précisément quant il existe une relation dinterdépendance asymétrique entre les deux. Le problème qui se pose aux pays du Sud dans cette situation est moins leur adaptation à de nouvelles règles imposées que leur inscription résolue dans la dynamique globale dont la régionalisation nest que la manifestation. Cest toute la problématique de linsertion active dans lunivers tumultueux de la mondialisation et dont lagent est incontestablement la firme. Ces Etats doivent établir leur puissance sur des firmes nationales dont ils auraient encouragé lessor. Les pays producteurs dhydrocarbures disposent en ce sens dune longueur davance puisque leurs compagnies nationales évoluent par nature dans une arène internationale, disposent de réserves dhydrocarbures et dun lien privilégié avec leur Etat national qui pèse incontestablement dans leurs relations partenariales avec les compagnies internationales.
La mondialisation est nourrie par les stratégies transnationales des firmes et linternationalisation de leurs processus productifs, leur gestion au niveau global (K. Ohmae), processus à travers lequel elles définissent des règles transnationales, La mondialisation des processus productifs est rendue possible par les NTIC. La localisation dans différents pays des activités dune firme ne lui interdit pas leur coordination et leur direction échappant souvent aux régulations nationales. La logique de réseau soppose en effet à la logique de territoire, mais sans quon puisse jamais tenir pour définitive et absolue cette opposition. Les NTIC peuvent dans ce sens être considérées comme étant à la base du processus de globalisation. La forte baisse du coût des communications et du transport ont rendu possible le marché global mais aussi la mondialisation des processus productifs. Les économies déchelle agissent dans ces conditions sur les avantages comparatifs naturels. La production nationale na alors de sens que si elle sinscrit dans le processus global. La sanction ultime du marché consacre en fait ladéquation des logiques productives nationales au système mondial.
Les firmes sont donc au cur de ce processus, elles tendent à lascendant sur les Etats, limités dans leur pouvoir de régulation aux espaces nationaux. Elles ont une stratégie planétaire sur la base de laquelle elles localisent leurs activités, profitant des avantages comparatifs des différents pays. Elles organisent leurs processus productifs en réseaux, le centre, ordonnateur du développement étant situé dans leur pays dorigine. Elles se dotent de la taille nécessaire, notamment par croissance externe, pour générer les synergies mais aussi se mettre en situation de monter des alliances pour établir lavantage concurrentiel. Leur objectif sera de réaliser des rendements financiers satisfaisants pour les marchés financiers dont dépendent leur capitalisation boursière mais aussi leur accès aux capitaux externes. Elles sont essentiellement issues des pays du Nord. A la grande firme nationale dinspiration fordiste tend à se substituer une firme réseau, agile et neuronale caractérisée par son innovation, sa flexibilité, sa réactivité face à un environnement de plus en plus turbulent et imprévisible. Comme le note P. Hugon : " les appartenances nationales des firmes demeurent essentielles. Les ¾ de la valeur ajoutée des grandes firmes sont assurées dans leur pays dorigine. Ces firmes ont des liens avec les pouvoirs politiques ".
Le mouvement de fusions a été déterminé par laccélération du processus de mondialisation et dintégration régionale qui a opéré un changement déchelle rendu possible par progrès technique et les NTIC. Lamélioration de la trésorerie des entreprises les a amené à racheter leurs propres actions, puis à engager de lourdes opérations de redéploiement par croissance externe. La libéralisation et la déréglementation de secteurs jusqualors fermés, les services, les télécommunications, les assurances, les banques a provoqué un appel dair. Les marchés financiers pour leur part ont contribué par leur libéralisation accrue et leur effort dinnovation qui les a amené à élargir leurs produits pour les entreprises. La machine sest cependant emballée jusquà générer une bulle spéculative dans ce qui a alors été convenu dappeler la " nouvelle économie ".
La globalisation financière est un aspect marquant du processus de mondialisation :
On constate une évolution parallèle sur les marchés pétroliers avec les marchés à terme et doption. Le commerce du gaz lui-même sy est mis. Les transactions gazières ont fait leur entrée à lIPE en janvier 1998, suivant lexemple américain.
Ce siècle marque lémergence dun nouveau système dominant de création de richesse : le savoir. Nous vivons une révolution de la connaissance, une diffusion accélérée et généralisée de la technologie avec un règne absolu de linformation et des réseaux de savoir. Il y a une révolution de linformation due à la convergence de linformatique (avec une course effrénée entre le hardware et le software), des télécommunication et des médias. La fracture numérique est une réalité. LOCDE réalise 74% et un peu plus de 71% des importations mondiales des produits correspondant aux NTIC. Si les NTIC sont lavenir du Tiers monde, le chemin à parcourir est long.
LEtat national est débordé par la mondialisation des flux financiers, la tertiairisation de léconomie, lexpansion des NTIC, linstantanéité de linformation et linternationalisation des processus productifs. Les réseaux tendent à supplanter les Etats, une nouvelle figure de firme apparaît, la firme globale. De fait si la logique de lEtat-nation ne semble pas avoir pour autant disparu, elle apparaît aujourdhui sous une forme qualitativement différente. La puissance des Etats sétablit désormais sur la puissance des firmes, dans le cadre bien compris des interdépendances mondiales. Ce sont elles qui organisent le processus de création de richesse au cur duquel se trouve le savoir. La puissance dune firme elle même provient de plus en plus de la qualité de ses articulations avec les producteurs de savoir. Pour entretenir des relations fructueuses avec luniversité, elle doit elle-même devenir en quelque sorte une université. Les firmes tendent de plus en plus à être lacteur cardinal du jeu économique planétaire. Et cest tout naturellement quelles subissent un mouvement irrépressible de concentration pour " shabiller de mondialisation " tout autant que les Etats nationaux sont contraints de se conformer aux nouveaux rapports politiques et institutionnels de cette mondialisation.
1.2. Construire des avantages concurrentiels pour demain.
Par le fait du progrès scientifique et technique et du jeux dacteurs de plus en plus chaotique il y a de plus en plus de ruptures, des accélérations brutales et bifurcations ; il y a une plus forte imprévisibilité. La mondialisation conduit ainsi à un accroissement de la complexité et de linterdépendance. Elle saccompagne dune accélération du changement et une difficulté à gérer la complexité. Les concurrents vont toujours plus vite, les fenêtres dopportunités se ferment plus rapidement. Cela impose toujours plus de réactivité pour les entreprise qui devront devenir des entreprises apprenantes pour être à même de comprendre la complexité. En ce sens, elles doivent toujours considérer quelles évoluent dans un cadre global, sans protection particulière. Et il est dangereux pour elles de réclamer une protection ! Elles se mesurent en fait, quelles le veuillent ou non, à une concurrence et des exigences technologiques de standard international, cest à cette seule condition quelles peuvent assurer leur survie, car comme le rappelle Peter Drucker : " Si lon peut tirer une leçon sans ambiguïté des quarante dernières années, cest quune participation accrue à léconomie mondiale constitue aujourdhui la clé de la croissance intérieure. (..) Léconomie mondiale se révèle aujourdhui trop importante pour quun pays puisse se permettre de ne pas mondialiser sa politique économique. "
Sadapter au changement cest se rendre capable dimaginer le futur, pour le construire, cest se préparer à entrer dans le futur de façon très systématique. Lenjeu cest de se maintenir à la tête de la courbe du changement en réinventant chaque jour son métier et les règles de la concurrence. Lavantage concurrentiel des nations ne peut plus être fondé sur la main-duvre ou les matières premières mais sur linnovation. Or linnovation tend de plus en plus à déborder le cadre national, à sinscrire dans le mouvement duniversalité des connaissances et des capitaux. Les pays dont lavantage concurrentiel repose sur lénergie doivent réagir encore plus vite car il leur incombe impérativement dadapter et délargir leur vision. Dautre part, lorsquun pays postule aujourdhui à être une plate-forme de délocalisation, il faut quil regarde vers de nouvelles directions au premier rang desquelles lexpertise, le savoir faire et le potentiel technologique, ensuite sans doute la proximité avec les grands marchés. Sinon il sexposerait à de grandes désillusions. La firme est lacteur clé dans la concurrence globale. Nous entrons dans une phase nouvelle de la globalisation où la taille, cest à dire la capacité pour une firme de déployer un potentiel opérationnel sur un maximum de marchés nest plus suffisante. Elle devra disposer de la flexibilité pour affronter les turbulences, les bifurcations. Elle devra apprendre à vivre avec le chaos, lincertitude. Lentreprise du futur devra être " chaordonnée ".
Il sagit de conquérir les centres nerveux de la croissance mondiale, soit ceux qui participent à linnovation à un niveau global, les centres où se conçoivent les processus productifs de demain, où se modèlent les besoins de demain. En ce sens, il faut raisonner en termes de chaînes industrielles globales avec au centre des zones nobles à investir (et qui sont les plus convoitées) et à la périphérie des zones moins nobles et où les acteurs sont les plus interchangeables. Le centre représente les activités de conception, celles à plus forte charge en matière grise à lopposé de la périphérie, constituée des activités dexécution, de montage et de réalisation. Les processus productifs, aujourdhui sont beaucoup plus complexes que par le passé. Ils enjambent les frontières et assignent à la firme le rôle dordonnateur du processus de création de richesse à léchelle planétaire. Quand bien même la firme a toujours une nationalité, celle de ses principaux actionnaires, et de la localisation de son management et des ses grands centres de recherche, elle reste globale et accepte de déléguer une partie de sa stratégie technologique dans la mesure où cela renforce son avantage concurrentiel global. Ce sont des espaces que les pays émergents convoitent car leur place dans le processus global de développement technologique constitue un levier pour leur développement propre. Il va de soi ici que le marché local ne peut donc plus sérieusement constituer un horizon pour une industrie. " Think local, act global ", voilà la règle. Etant installés dans la chaîne les différents acteurs auront tout naturellement tendance à entrer en compétition pour lutter contre la force centrifuge de la concurrence et tenter de remonter de la périphérie vers le centre.
2. Les transformations structurelles de léconomie mondiale des hydrocarbures, un effet ou une dimension de la mondialisation ?
Lindustrie des hydrocarbures ne cesse dêtre mondiale. Les distances entre les lieux de production et de consommation se chiffrent souvent en milliers de kilomètres. Les acteurs opèrent tout naturellement en dehors de leurs frontières, souvent à lautre bout de la planète. Le processus de développement technologique sorganise à léchelle planétaire.
2.1. Quelques mots dabord sur les grands équilibres et tendances quantitatives
Les tendances lourdes à luvre dans notre industrie renforcent davantage encore sa mondialisation :
Selon les estimations de lAIE, la demande dénergie primaire croîtrait au rythme de 1.7% dici 2030 , ce qui donnera lieu à une demande additionnelle de 6.1 Gtep par rapport à la demande actuelle. La demande pétrolière croîtrait au rythme de 1.6% lan, ce qui la porterait au niveau de 89 Mbj en 2010 et à près de 120 Mbj en 2030. La quasi totalité de cette augmentation devrait être assurée par des pays hors-OCDE contre 60% pour la période 1971-2000. Cela nécessitera, selon PGA, un accroissement des capacités actuelles des pays de lOPEP de lordre de 145%. Quant au gaz naturel, sa demande, qui croîtrait au rythme de 2.4% lan doublerait quasiment dici 2030. Les investissements requis pour faire face à cette croissance de la demande seraient de lordre dépassent pour la période 2001-2010 $300 milliards au Moyen-Orient et $1000 milliards dans les pays NOPEP. A ces investissements lAIE prévoit $3.4 trillions dici 2030 dans les autres segments de la chaîne énergétique, dont la génération électrique.
LAIE identifie quatre défis dici 2030 :
Les Etats-Unis aggravent leur dépendance pétrolière, aujourdhui de lordre de 55.5% et qui atteindra 70% dici une dizaine dannées. Ils connaissent dans le même temps un renversement de leur équilibre gazier. Du fait de la masse de leurs besoins, et des freins que observe vis-à-vis toute solution interne à leurs problèmes énergétiques, tout porte à croire quils seront à lavenir un facteur dimpulsion à une mondialisation accrue des échanges. LEurope, dune manière moins marquée, semble vouée à accompagner ce processus, du fait des limites naturelles de ses réserves et des ambitions mondiales de ses acteurs énergétiques. Elle devra, dans un souci déquilibre avec les Etats-Unis, qui disposent à proximité des sources canadienne, mexicaine et vénézuélienne, investir dans un rapprochement avec les pays exportateurs, à la faveur notamment dintégrations croisées des filières énergétiques. De manière plus générale, dans une problématique dinterdépendance, il convient impérativement de ne plus dissocier la question de la sécurité des approvisionnements énergétiques des pays importateurs dune question tout aussi stratégique, la sécurité des débouchés pour les producteurs. Il faut souligner la dissymétrie des situations des producteurs et consommateurs. Alors que les importations pétrolières ne représentent que 1.5% du PIB de la zone Euro contre 5% dans les années 70, Les pays producteurs , pour leur majorité, ne parviennent toujours pas à se dégager de la situation de mono exportateurs dhydrocarbures.
2.2. Léconomie mondiale des hydrocarbures, une dimension constante de la mondialisation
2.2.1 Léconomie mondiale des hydrocarbures dans une perspective historique
Pour comprendre convenablement le présent dans toute sa complexité et anticiper avec suffisamment de précision lavenir, il convient de regarder les phénomènes pétroliers dans leur globalité et non de manière éclatée. Il faut les replacer aussi dans leur trajectoire historique densemble. Nous considérerons donc quil existe, quil a toujours existé une économie mondiale des hydrocarbures dès lors que les hydrocarbures sont devenus une question mondiale. Le pétrole a constitué longtemps la part prépondérante de léconomie mondiale des hydrocarbures, alors que le gaz a entamé son véritable essor les quarante dernières années. Léconomie mondiale des hydrocarbures recoupe donc les industries pétrolière et gazières ainsi que leurs marchés respectifs et est animée par un certain nombre dacteurs qui vont évoluer dans le temps suivant lévolution de léconomie mondiale des hydrocarbures qui les détermine. Des acteurs apparaissent en germe puis orientent à leur tour lévolution de léconomie mondiale des hydrocarbures, ces acteurs se transforment, certains disparaissent, dautres apparaissent. Pour comprendre ces acteurs, il faut comprendre leur mouvement général dans lhistoire dont ils sont sujets et objets. Ces acteurs sont les Etats mais aussi les compagnies pétrolières et gazières qui sont toujours le résultat dun processus de transformation historique lequel processus les façonne en même temps que les relations qui sétablissent entre-eux, les cadres institutionnels qui en sont le théâtre, leurs modes dorganisation, la conscience quils ont de leur mission et les ambitions et projets qui en résultent. Ces phénomènes apparaissent de plus en plus comme le fait dentreprises, non plus dEtats. Léconomie mondiale des hydrocarbures a connu trois phases dans son histoire :
A. Intégration : cest la première phase qui va de sa naissance, au XIXème siècle, aux années soixante :
Léconomie mondiale des hydrocarbures a été tout dabord intégrée verticalement et régulée sous la direction des compagnies pétrolières internationales qui ont acquis le rang de Majors. Trois éléments ont été déterminants dans ce développement : (i) des moyens financiers importants, (ii) un accès libre aux zones de production, (iii) le choix stratégique en faveur de l'intégration verticale. Les relations avec les producteurs étaient régies pour lessentiel par le système des concessions. On peut considérer que prévalaient entre acteurs des relations de coopération. Les relations déchange entre filiales ou structures dune même compagnie seffectuaient sur la base de prix internes ; lintégration verticale stabilisait le marché.
B. Une seconde phase qui va des années 60 à la décennie 80 où nous assistons à une dé-intégration
La montée des courants nationalistes dans les années cinquante au Moyen-Orient (Mossadegh en Iran, Nasser en Egypte ...) ainsi que les indépendances politiques ont préparé la montée en puissance des pays producteurs qui sest traduite par la naissance de lOPEP en 1961 puis par les mouvements de nationalisation des années 1970. Dès lors les conditions étaient créées pour le regroupement des pays producteurs autour dune ligne stratégique daffirmation de la souveraineté nationale et de défense des prix internationaux du pétrole. La demande connaît alors une forte croissance du fait de lexpansion économique au sein de lOCDE.
Les nationalisations qui sensuivirent ont produit une déintégration où l'amont pétrolier pris en main par les pays producteurs est séparé de l'aval tenu par les compagnies internationales. Celles-ci ont toutefois gardé une place dans l'amont à travers leur patrimoine minier propre ou leur potentiel technologique. Les pays producteurs entrent donc comme acteurs du jeu pétrolier international. Leur action se déploiera dans trois directions principales : (i) généralisation des nationalisations, (ii) batailles pour les prix et (iii) constitution de Compagnies pétrolières nationales sur la base du domaine minier nationalisé.
C. Une troisième phase qui a débuté vers la moitié de la décennie 80 et qui marque un retour à lintégration
On assiste dans cette phase à une nouvelle organisation de léconomie mondiale des hydrocarbures avec un renforcement de l'amont des compagnies internationales et une tentative dintégration vers laval de certaines compagnies nationales. Ce mouvement prend la forme d'un retour à l'intégration. Parallèlement à ce mouvement le marché connaît une dominance du court terme, un émiettement avec une multiplicité des intervenants et la prééminence des phénomènes boursiers dans la détermination des prix. La volatilité accrue du marché saccompagnera par la généralisation des mécanismes de couverture contre le risque-prix, les marchés à terme et doptions qui orienteront de plus en plus le marché pétrolier.
Si lénergie nucléaire a tiré un bénéfice limité dans le temps, de lintérêt de lOCDE pour les sources alternatives, le gaz naturel en revanche a trouvé là limpulsion initiale, son big bang, à un essor qui le mènera à la parité avec le pétrole. Dans le même temps, il occupera une place sans cesse croissante dans les portefeuilles des compagnies internationales qui engageront leur mutation en compagnies énergétiques au moment où le rôle directeur du pétrole sur les prix des énergies va seffacer progressivement à la faveur dune concurrence gaz/gaz amenée par les processus de déréglementation qui se généralisent sur la planète. Le décloisonnement à terme des marchés gaziers amènera inévitablement un rapprochement des prix entre principales zones consommatrices. La coexistence de logiques de court et de long terme sur la scène gazière se fera forcément au détriment du long terme, et cela quelles que soient les dispositions convenues entre acteurs et qui freineraient tout au plus le mouvement.
Jusquaux années 90 le secteur énergétique était donc marqué par une structure fortement oligopolistique, voire monopolistique avec un cloisonnement des marchés. Louverture des marchés énergétiques, partie des Etats-Unis sest ensuite étendue à des pays dAmérique Latine, à lInde puis lEurope où la Directive gaz a été adoptée le 8 décembre 1997. Le régime pétrolier sur le Continent sétait déjà totalement ouvert à la concurrence.
2.2.2 Les grands enjeux actuels et les stratégies dacteurs
Nous assistons à une restructuration de léconomie mondiale des hydrocarbures, comparable par son ampleur à celle quelle a connue au début du siècle. La vague de fusions en cours tend à remodeler fondamentalement le paysage énergétique, établissant de nouveaux rapports de force. Mais il ne semble pas exister de taille critique pour une compagnie pétrolière, la bonne santé de certains Indépendants américains le démontrant chaque jour. En fait, après avoir atteint leurs objectifs damélioration de leurs résultats, les CPI avaient engagé le rachat de leurs propres actions. La série de fusions/acquisitions inaugurée par BP devrait permettre aux compagnies de mieux résister aux dépressions. Elle multiplie les synergies, élargit les possibilités dintervention en recherchant loptimum, et permet, par la couverture géographique plus conséquente, de mieux répartir les divers risques. Dans tous les cas elle positionne favorablement la compagnie dans la course à la maîtrise de la nouvelle intégration.
La mondialisation, comme le signalait John Browne, Président de BP, stimule le progrès car elle nous amène à remettre en jeu notre position tous les jours. Les nouvelles frontières de notre industrie tendent à ne plus être géographiques, avec la tendance à louverture et à la libéralisation dans les pays producteurs, ni technologiques avec la formidable révolution que nous vivons dans ce domaine avec loffshore profond et très profond, les huiles lourdes, labaissement des coûts, les GTL etc., ni même financières. Louverture des pays producteurs a pour conséquence une modernisation et une augmentation de la production. Souvent, vue comme facteur dintégration à léconomie internationale elle orientera fondamentalement les logique de fonctionnement de lindustrie pétrolière : la régulation serait le fait de la concurrence entre firmes pour des parts de marché mondiales ou entre Etats (competitive states) pour attirer les firmes ou appuyer les firmes dorigine nationale. Celles-ci tendront à primer sur le jeu interétatique pétrolier. On assisterait à une dé-géopolitisation " du jeu pétrolier international.
La mondialisation saccompagne dune restructuration fondamentale où la notion de service rendu au consommateur final, de plus en plus exigeant, primera progressivement sur la production. Cest un jeu ouvert où tous les acteurs ont leur chance pour peu quils sachent valoriser leurs facteurs clés de succès. Mais ce nest pas un jeu à somme nulle. Il y aura des perdants, ceux qui nauront pas su sadapter. Les plus exposés sont sans conteste les pays à réserves courtes et leurs compagnies nationales.
3. Les hydrocarbures, les pays producteurs à lère de la globalisation
Ainsi, les formes d'action des pays producteurs atteignent-elles leurs limites historiques. Le retour à lintégration de léconomie mondiale des hydrocarbures a comme moteur la remontée des compagnies internationales vers lamont. On observe sur la scène gazière le même mouvement opéré par les sociétés gazières occidentales, ce faisant elles vont à la rencontre des compagnies internationales, car leurs intérêts convergent fondamentalement. Ce mouvement a pour corollaire une concentration des acteurs.
Lenjeu majeur, aujourdhui, qui est le contrôle de cette nouvelle intégration, impose aux pays producteurs de reconsidérer fondamentalement leur mode dinsertion à léconomie mondiale des hydrocarbures. Ils devront rechercher une insertion active et non passive, cela par le biais de leurs compagnies nationales, en se renforçant en amont tout en visant des positions en aval, de sorte à faire remonter la rente le long de la chaîne. Louverture de lamont des pays producteurs (le Moyen-Orient avec le gaz) annonce dautre part une concurrence entre-eux pour attirer les capitaux et en dernière analyse de nouveaux types de relations. La solidarité entre pays producteurs devra alors impérativement faire un bond qualitatif et sexprimer de plus en plus à travers des partenariats, alliances stratégiques, projets communs de R&D entre Compagnies pétrolières nationales.
Les Compagnies pétrolières nationales sont en tous points de vue lélément nouveau qui permet le dépassement dialectique vers une étape historique nouvelle pour les producteurs. Il leur permet en outre de sortir du dilemme défense des prix/défense des parts de marché. De plus en plus, la compétition autour des prix pétroliers tend à se déplacer vers une compétition autour des performances des acteurs pétroliers. Les relations entre acteurs pétroliers deviennent des relations entre firmes et obéissent à une logique concurrentielle. Le poids pétrolier des pays producteurs dépendra davantage des performances de leur compagnie nationale que de létat de leurs réserves. Cette perspective est un challenge à part entière qui a pour avantage de reformuler positivement la question de leur dépendance vis-à-vis du pétrole et douvrir des solutions, de " redonner la main " en quelque sorte aux pays producteurs. Elle est le signe du passage dune économie de rente vers une économie de production régulée par le marché et visant la création de richesse.
Les politiques pétrolières nationales des pays producteurs ont sans cesse été marquées par ce paradoxe qui semble encore constituer un frein pour les Compagnies pétrolières nationales : (i) générer à partir des recettes dexportation des sources daccumulation alternatives tout en garantissant à long terme la satisfaction des besoins énergétiques, ceci est un objectif de long terme. (ii) cet objectif est contré par les impératifs du court terme qui commande dhuiler par la rente la machine économique tout en garantissant la paix sociale. Lharmonie nécessaire entre ces deux objectifs ne peut provenir darbitrages politiques exclusivement mais dune vision densemble qui prend en compte léconomie nationale de même que le champs concurrentiel dans lindustrie pétrolière internationale, les opportunités et les menaces pour les Compagnies pétrolières nationales et le danger quoccasionnerait leur disparition pour ces pays.
Les Etats doivent encourager le développement sur leur sol de firmes puissantes. Les pays producteurs doivent sassigner comme but la constitution de puissantes filières énergétiques nationales autour de leurs compagnies nationales avec comme objectifs : (i) participer activement au jeu énergétique mondial, (ii) renforcer et renouveler par linnovation, mais aussi par la diversification des activités lavantage comparatif national. Ils participeront ainsi à lémergence dun partenariat de type nouveau qui se manifestera par lapparition de coopérations verticales inédites mutuellement bénéfiques aux producteurs et consommateurs.
Il convient alors de clarifier la répartition des rôles entre lEtat et la compagnie nationale, afin de permettre à chacun deffectuer au mieux sa mission en cette période charnière. Les Etats sont sommés dengager des réformes structurelles et de moderniser leurs économies en liaison avec la dynamique de léconomie mondiale. Faute de quoi, ils seront durablement marginalisés. En même temps, ils ne peuvent faire léconomie dune remise en cause fondamentale de leurs relations avec leurs compagnies nationales qui devront évoluer selon les mêmes règles que leurs concurrents de par le monde. La prise en charge par lEtat de ses missions régaliennes de gestion du domaine minier national et de producteur de politiques publiques et de régulateur et leur séparation des missions dentreprises impliquant le recentrage sur leurs métiers de base semble faire aujourdhui consensus.
Les Compagnies pétrolières nationales sont lacquis historique des pays producteurs et le résultat tangible, le produit qualitativement supérieur et laboutissement de la période militante de leur histoire. Il prouve par son existence et sa vitalité que cette période historique a en fait été couronnée de succès. Les compagnies pétrolières nationales parviennent à maturité. Le contexte les ayant engendré étant devenu caduc, il leur importe de prendre le risque de muer pour se ménager de nouvelles ouvertures stratégiques. Les Compagnies pétrolières nationales, dans leur forme actuelle, leur fonctionnement, voire certaines de leurs manifestations structurelles sont donc une survivance du passé. Elles devront impérativement se transformer pour se porter au niveau actuel de développement de léconomie mondiale des hydrocarbures. Car les Compagnies pétrolières nationales portent en germe le changement, et ne pas le réaliser est une violence qui est exercée sur elles, qui menace de les faire disparaître elles-mêmes. Ce changement sappuiera sur deux piliers : (i) lautonomisation, cest à dire la distinction entre les missions régaliennes de lEtat et les missions dentreprise dont les conditions dexercice seront ainsi créées (ii) la modernisation qui prend deux dimensions : le renforcement structurel et managérial et, le développement technologique qui les engagera dans les grands challenges technologiques de notre industrie.
4. Conclusion
La mondialisation est un phénomène objectif, cest un processus historique indépendant de la volonté immédiate des acteurs. Lattitude que ces derniers adoptent face au changement fera de ses manifestations des opportunités ou des menaces selon les cas. Lindustrie des hydrocarbures est porteuse de progrès, mais aussi peut être impitoyable pour qui nest pas réactif. Pour marcher au même rythme que lhumanité, il faut donc pour les pays producteurs dhydrocarbures ne plus regarder exclusivement dans la direction des prix. Ils devront opérer un véritable renversement de perspective stratégique. Forts des avantages comparatifs naturels dont les a dotés la géologie, ils ne doivent pas se confiner au rôle de source dénergie mais agir concrètement pour être des opérateurs à part entière. Cela ils le feront par leurs compagnies nationales dont ils devront stimuler la performance et auxquelles ils devront assigner lobjectif dêtre des agents actifs de la scène énergétique internationale. La dématérialisation de la croissance, mais surtout lémergence des technologies de linformation, et le développement des réseaux de savoir, parce quils sont par essence hostiles à toute limite, toute frontière, offrent des possibilités insoupçonnées aux pays producteurs, à travers leurs compagnies nationales.