La Mondialisation et l’industrie des hydrocarbures

Dr Mourad PREURE

Conseiller du Président de Sonatrach

Petroleum Club

Alger, 14 janvier 2003

" Tout ce qui n’est pas en train de naître est en train de mourir "

Bob Dylan

" Where is a will, there is a way "

1. Les multiples dimensions du processus de mondialisation

Est-ce que le processus de mondialisation se déroule indépendamment des transformations structurelles qui affectent l’industrie pétrolière où bien s’agit-il là de deux phénomènes liés organiquement, procédant d’une même dynamique et résultant d’un mouvement historique commun ? Quelles conclusions devront tirer les acteurs pétroliers, parmi-eux les plus exposés soit les pays producteurs, quelles stratégies de réponse devront-ils adopter ? La mesure exacte des enjeux revêt pour nombre d’entre eux, notamment les pays à réserves courtes, un caractère vital. On observera dans la présentation qui sera faite de la mondialisation l’essentiel des mutations qui marquent l’industrie des hydrocarbures.

De fait force est de constater que l’industrie mondiale tend de plus en plus vers le modèle pétrolier, puisque l’industrie pétrolière a été dès sa naissance une industrie globale. Cette convergence va plus loin puisque l’industrie pétrolière elle-même se transforme et s’organise autour du produit final. " From well to wheel ". Elle devient fournisseur d’utilités et se plie aux logiques versatiles du court terme. Les compagnies pétrolières sont des firmes globales organisées en réseaux.

 

    1. La mondialisation, un processus multidimensionnel

La mondialisation est une rupture et une nouvelle continuité par rapport aux mouvements de d’internationalisation des années antérieures. Elle est indissociable d’une libéralisation des échanges à l’échelle de la planète, dans un marché mondial où s’affrontent les acteurs économiques. Cette unification des marchés, perceptible dès le début des années quatre-vingt, a été précipitée par l’effondrement de l’Union Soviétique et la conversion de la Chine à l’économie de marché. Nous sommes incontestablement entrés dans une nouvelle phase qualitative dans les rapports économiques internationaux, dont l’accélérateur aura été incontestablement la révolution des NTIC. La mondialisation a aussi une dimension idéologique puisqu’elle consacre la victoire du libéralisme sur le communisme, à l’un étant attachée la notion de démocratie, à l’autre le totalitarisme. Le communisme a emporté avec lui, on ne s’en rend pas assez compte dans les pays du Sud, la faillite théorique des modèles économiques autarciques. Un premier processus de mondialisation a eu lieu au XIXème siècle avec la révolution des transports (chemin de fer, navires à vapeur, automobile) et communication (téléphone). Keynes écrivait que " l’internationalisation de la vie économique était alors à peu près complète ". L’industrie pétrolière a été au cœur de ce mouvement davantage qu’elle ne semble l’être dans la deuxième mondialisation à laquelle on assiste au début des années quatre-vingt-dix. Le pétrole a joué un rôle dans la construction de l’économie mondiale au XIXème siècle.

Le développement des NTIC entre les années 60 et 90 a conduit à connecter l’espace monde. L’instantanéité des communication à partir de la décennie 90. De la globalisation de la production, puis du commerce nous sommes parvenus à celle du stock de connaissances, de compétence et de la production technologique et donc dans un nouveau cycle de développement de l’économie mondiale basé sur l’économie du savoir et la mondialisation de la technologie. C’est véritablement la fin des avantages comparatifs de David Ricardo. C’est désormais le pourvoir innovant des économies nationales qui surdétermine tous leurs autres avantages comparatifs. Il réside dans le système de formation et le potentiel scientifique et technologique. Paradoxalement si la mondialisation dessaisit l’état national de nombre de ses missions traditionnelles, elle l’investit d’une nouvelle mission, structurante par excellence et qui est, dans la quête de nouvelles formes de compétitivité, celle d’être le grand ordonnateur du développement scientifique et technologique national, même si les acteurs par excellences sont les firmes.

Les flux économiques transnationaux, qui échappent en grande partie aux Etats, agissent en profondeur sur les relations internationales. L’avantage concurrentiel des nations détermine en dernière instance la hiérarchie entre états. Défini par Porter, il s’appuie sur les avantages comparatifs naturels, la capacité d’innovation, la capacité d’attirer les capitaux mais surtout les fruits de la croissance mondiale en étant en phase avec la dynamique de l’économie mondiale. Une profonde redéfinition de l’Etat ainsi que ses relations avec les agents économiques nationaux, notamment publics est nécessaire. En fait le " soft power " résulte sinon d’une position hégémonique, de plus en plus difficile à tenir dans la complexité, du moins d’une mise en harmonie des règles de l’économie nationale avec celles de l’économie internationale, de façon à encourager la performance et décupler les forces des acteurs nationaux, au premier rang desquels la firme

La mondialisation accroît la complexité. Si elle conduit à une certaine homogénéisation des situations nationales, elle demeure génératrice de fortes différenciation. En fait, ici joueront de plus en plus, non pas les avantages comparatifs traditionnels, mais la volonté des acteurs et leurs stratégies, soit comment ils valorisent leurs avantages comparatifs et en créent de nouveaux, quels armes ils se donnent dans la course au futur. Convergence donc mais pas au sens de Fukuyama (1985 et 1996) qui après avoir annoncé la fin de l’histoire et de la géographie et l’avènement de l’état naturel de la société universelle s’interroge aujourd’hui si l’idée d’Occident a encore une signification en cette première décennie de XXIème siècle, différenciation, et pas non plus au sens de Huntington (1993).

Contrairement à certaines idées reçues, aucun acteur ne peut aujourd’hui dominer à lui seul l’ensemble du jeu économique mondial. Il y a une multipolarité de la puissance qui oblige les acteurs dominants à des compromis. La Triade (Amérique du Nord, Europe, Asie industrialisée) (K. Ohmae 1985) concentre l’essentiel de la richesse mondiale et domine économiquement et politiquement l’ensemble du monde. Elle est le siège des compromis autour des problèmes globaux. Force est de constater cependant que les problèmes les plus aigus (du moins au regard de la conscience occidentale) soit les désordres climatiques ou financiers tardent à voir aboutir ces compromis.

Est-ce que la régionalisation mondiale qui est à l’œuvre est une adaptation à la mondialisation ou une manifestation du processus de mondialisation ? La création de nouveaux espaces de régulation et de structuration autres que l’économie nationale interpelle quant à la viabilité et aux modes de gestion des économies nationales situées à la périphérie de ces espaces régionaux, précisément quant il existe une relation d’interdépendance asymétrique entre les deux. Le problème qui se pose aux pays du Sud dans cette situation est moins leur adaptation à de nouvelles règles imposées que leur inscription résolue dans la dynamique globale dont la régionalisation n’est que la manifestation. C’est toute la problématique de l’insertion active dans l’univers tumultueux de la mondialisation et dont l’agent est incontestablement la firme. Ces Etats doivent établir leur puissance sur des firmes nationales dont ils auraient encouragé l’essor. Les pays producteurs d’hydrocarbures disposent en ce sens d’une longueur d’avance puisque leurs compagnies nationales évoluent par nature dans une arène internationale, disposent de réserves d’hydrocarbures et d’un lien privilégié avec leur Etat national qui pèse incontestablement dans leurs relations partenariales avec les compagnies internationales.

La mondialisation est nourrie par les stratégies transnationales des firmes et l’internationalisation de leurs processus productifs, leur gestion au niveau global (K. Ohmae), processus à travers lequel elles définissent des règles transnationales, La mondialisation des processus productifs est rendue possible par les NTIC. La localisation dans différents pays des activités d’une firme ne lui interdit pas leur coordination et leur direction échappant souvent aux régulations nationales. La logique de réseau s’oppose en effet à la logique de territoire, mais sans qu’on puisse jamais tenir pour définitive et absolue cette opposition. Les NTIC peuvent dans ce sens être considérées comme étant à la base du processus de globalisation. La forte baisse du coût des communications et du transport ont rendu possible le marché global mais aussi la mondialisation des processus productifs. Les économies d’échelle agissent dans ces conditions sur les avantages comparatifs naturels. La production nationale n’a alors de sens que si elle s’inscrit dans le processus global. La sanction ultime du marché consacre en fait l’adéquation des logiques productives nationales au système mondial.

Les firmes sont donc au cœur de ce processus, elles tendent à l’ascendant sur les Etats, limités dans leur pouvoir de régulation aux espaces nationaux. Elles ont une stratégie planétaire sur la base de laquelle elles localisent leurs activités, profitant des avantages comparatifs des différents pays. Elles organisent leurs processus productifs en réseaux, le centre, ordonnateur du développement étant situé dans leur pays d’origine. Elles se dotent de la taille nécessaire, notamment par croissance externe, pour générer les synergies mais aussi se mettre en situation de monter des alliances pour établir l’avantage concurrentiel. Leur objectif sera de réaliser des rendements financiers satisfaisants pour les marchés financiers dont dépendent leur capitalisation boursière mais aussi leur accès aux capitaux externes. Elles sont essentiellement issues des pays du Nord. A la grande firme nationale d’inspiration fordiste tend à se substituer une firme réseau, agile et neuronale caractérisée par son innovation, sa flexibilité, sa réactivité face à un environnement de plus en plus turbulent et imprévisible. Comme le note P. Hugon : " les appartenances nationales des firmes demeurent essentielles. Les ¾ de la valeur ajoutée des grandes firmes sont assurées dans leur pays d’origine. Ces firmes ont des liens avec les pouvoirs politiques ".

Le mouvement de fusions a été déterminé par l’accélération du processus de mondialisation et d’intégration régionale qui a opéré un changement d’échelle rendu possible par progrès technique et les NTIC. L’amélioration de la trésorerie des entreprises les a amené à racheter leurs propres actions, puis à engager de lourdes opérations de redéploiement par croissance externe. La libéralisation et la déréglementation de secteurs jusqu’alors fermés, les services, les télécommunications, les assurances, les banques a provoqué un appel d’air. Les marchés financiers pour leur part ont contribué par leur libéralisation accrue et leur effort d’innovation qui les a amené à élargir leurs produits pour les entreprises. La machine s’est cependant emballée jusqu’à générer une bulle spéculative dans ce qui a alors été convenu d’appeler la " nouvelle économie ".

La globalisation financière est un aspect marquant du processus de mondialisation :

On constate une évolution parallèle sur les marchés pétroliers avec les marchés à terme et d’option. Le commerce du gaz lui-même s’y est mis. Les transactions gazières ont fait leur entrée à l’IPE en janvier 1998, suivant l’exemple américain.

Ce siècle marque l’émergence d’un nouveau système dominant de création de richesse : le savoir. Nous vivons une révolution de la connaissance, une diffusion accélérée et généralisée de la technologie avec un règne absolu de l’information et des réseaux de savoir. Il y a une révolution de l’information due à la convergence de l’informatique (avec une course effrénée entre le hardware et le software), des télécommunication et des médias. La fracture numérique est une réalité. L’OCDE réalise 74% et un peu plus de 71% des importations mondiales des produits correspondant aux NTIC. Si les NTIC sont l’avenir du Tiers monde, le chemin à parcourir est long.

L’Etat national est débordé par la mondialisation des flux financiers, la tertiairisation de l’économie, l’expansion des NTIC, l’instantanéité de l’information et l’internationalisation des processus productifs. Les réseaux tendent à supplanter les Etats, une nouvelle figure de firme apparaît, la firme globale. De fait si la logique de l’Etat-nation ne semble pas avoir pour autant disparu, elle apparaît aujourd’hui sous une forme qualitativement différente. La puissance des Etats s’établit désormais sur la puissance des firmes, dans le cadre bien compris des interdépendances mondiales. Ce sont elles qui organisent le processus de création de richesse au cœur duquel se trouve le savoir. La puissance d’une firme elle même provient de plus en plus de la qualité de ses articulations avec les producteurs de savoir. Pour entretenir des relations fructueuses avec l’université, elle doit elle-même devenir en quelque sorte une université. Les firmes tendent de plus en plus à être l’acteur cardinal du jeu économique planétaire. Et c’est tout naturellement qu’elles subissent un mouvement irrépressible de concentration pour " s’habiller de mondialisation " tout autant que les Etats nationaux sont contraints de se conformer aux nouveaux rapports politiques et institutionnels de cette mondialisation.

 

1.2. Construire des avantages concurrentiels pour demain.

Par le fait du progrès scientifique et technique et du jeux d’acteurs de plus en plus chaotique il y a de plus en plus de ruptures, des accélérations brutales et bifurcations ; il y a une plus forte imprévisibilité. La mondialisation conduit ainsi à un accroissement de la complexité et de l’interdépendance. Elle s’accompagne d’une accélération du changement et une difficulté à gérer la complexité. Les concurrents vont toujours plus vite, les fenêtres d’opportunités se ferment plus rapidement. Cela impose toujours plus de réactivité pour les entreprise qui devront devenir des entreprises apprenantes pour être à même de comprendre la complexité. En ce sens, elles doivent toujours considérer qu’elles évoluent dans un cadre global, sans protection particulière. Et il est dangereux pour elles de réclamer une protection ! Elles se mesurent en fait, qu’elles le veuillent ou non, à une concurrence et des exigences technologiques de standard international, c’est à cette seule condition qu’elles peuvent assurer leur survie, car comme le rappelle Peter Drucker : " Si l’on peut tirer une leçon sans ambiguïté des quarante dernières années, c’est qu’une participation accrue à l’économie mondiale constitue aujourd’hui la clé de la croissance intérieure. (..) L’économie mondiale se révèle aujourd’hui trop importante pour qu’un pays puisse se permettre de ne pas mondialiser sa politique économique. "

S’adapter au changement c’est se rendre capable d’imaginer le futur, pour le construire, c’est se préparer à entrer dans le futur de façon très systématique. L’enjeu c’est de se maintenir à la tête de la courbe du changement en réinventant chaque jour son métier et les règles de la concurrence. L’avantage concurrentiel des nations ne peut plus être fondé sur la main-d’œuvre ou les matières premières mais sur l’innovation. Or l’innovation tend de plus en plus à déborder le cadre national, à s’inscrire dans le mouvement d’universalité des connaissances et des capitaux. Les pays dont l’avantage concurrentiel repose sur l’énergie doivent réagir encore plus vite car il leur incombe impérativement d’adapter et d’élargir leur vision. D’autre part, lorsqu’un pays postule aujourd’hui à être une plate-forme de délocalisation, il faut qu’il regarde vers de nouvelles directions au premier rang desquelles l’expertise, le savoir faire et le potentiel technologique, ensuite sans doute la proximité avec les grands marchés. Sinon il s’exposerait à de grandes désillusions. La firme est l’acteur clé dans la concurrence globale. Nous entrons dans une phase nouvelle de la globalisation où la taille, c’est à dire la capacité pour une firme de déployer un potentiel opérationnel sur un maximum de marchés n’est plus suffisante. Elle devra disposer de la flexibilité pour affronter les turbulences, les bifurcations. Elle devra apprendre à vivre avec le chaos, l’incertitude. L’entreprise du futur devra être " chaordonnée ".

Il s’agit de conquérir les centres nerveux de la croissance mondiale, soit ceux qui participent à l’innovation à un niveau global, les centres où se conçoivent les processus productifs de demain, où se modèlent les besoins de demain. En ce sens, il faut raisonner en termes de chaînes industrielles globales avec au centre des zones nobles à investir (et qui sont les plus convoitées) et à la périphérie des zones moins nobles et où les acteurs sont les plus interchangeables. Le centre représente les activités de conception, celles à plus forte charge en matière grise à l’opposé de la périphérie, constituée des activités d’exécution, de montage et de réalisation. Les processus productifs, aujourd’hui sont beaucoup plus complexes que par le passé. Ils enjambent les frontières et assignent à la firme le rôle d’ordonnateur du processus de création de richesse à l’échelle planétaire. Quand bien même la firme a toujours une nationalité, celle de ses principaux actionnaires, et de la localisation de son management et des ses grands centres de recherche, elle reste globale et accepte de déléguer une partie de sa stratégie technologique dans la mesure où cela renforce son avantage concurrentiel global. Ce sont des espaces que les pays émergents convoitent car leur place dans le processus global de développement technologique constitue un levier pour leur développement propre. Il va de soi ici que le marché local ne peut donc plus sérieusement constituer un horizon pour une industrie. " Think local, act global ", voilà la règle. Etant installés dans la chaîne les différents acteurs auront tout naturellement tendance à entrer en compétition pour lutter contre la force centrifuge de la concurrence et tenter de remonter de la périphérie vers le centre.

 

2. Les transformations structurelles de l’économie mondiale des hydrocarbures, un effet ou une dimension de la mondialisation ?

L’industrie des hydrocarbures ne cesse d’être mondiale. Les distances entre les lieux de production et de consommation se chiffrent souvent en milliers de kilomètres. Les acteurs opèrent tout naturellement en dehors de leurs frontières, souvent à l’autre bout de la planète. Le processus de développement technologique s’organise à l’échelle planétaire.

 

2.1. Quelques mots d’abord sur les grands équilibres et tendances quantitatives

Les tendances lourdes à l’œuvre dans notre industrie renforcent davantage encore sa mondialisation :

Selon les estimations de l’AIE, la demande d’énergie primaire croîtrait au rythme de 1.7% d’ici 2030 , ce qui donnera lieu à une demande additionnelle de 6.1 Gtep par rapport à la demande actuelle. La demande pétrolière croîtrait au rythme de 1.6% l’an, ce qui la porterait au niveau de 89 Mbj en 2010 et à près de 120 Mbj en 2030. La quasi totalité de cette augmentation devrait être assurée par des pays hors-OCDE contre 60% pour la période 1971-2000. Cela nécessitera, selon PGA, un accroissement des capacités actuelles des pays de l’OPEP de l’ordre de 145%. Quant au gaz naturel, sa demande, qui croîtrait au rythme de 2.4% l’an doublerait quasiment d’ici 2030. Les investissements requis pour faire face à cette croissance de la demande seraient de l’ordre dépassent pour la période 2001-2010 $300 milliards au Moyen-Orient et $1000 milliards dans les pays NOPEP. A ces investissements l’AIE prévoit $3.4 trillions d’ici 2030 dans les autres segments de la chaîne énergétique, dont la génération électrique.

L’AIE identifie quatre défis d’ici 2030 :

Les Etats-Unis aggravent leur dépendance pétrolière, aujourd’hui de l’ordre de 55.5% et qui atteindra 70% d’ici une dizaine d’années. Ils connaissent dans le même temps un renversement de leur équilibre gazier. Du fait de la masse de leurs besoins, et des freins que observe vis-à-vis toute solution interne à leurs problèmes énergétiques, tout porte à croire qu’ils seront à l’avenir un facteur d’impulsion à une mondialisation accrue des échanges. L’Europe, d’une manière moins marquée, semble vouée à accompagner ce processus, du fait des limites naturelles de ses réserves et des ambitions mondiales de ses acteurs énergétiques. Elle devra, dans un souci d’équilibre avec les Etats-Unis, qui disposent à proximité des sources canadienne, mexicaine et vénézuélienne, investir dans un rapprochement avec les pays exportateurs, à la faveur notamment d’intégrations croisées des filières énergétiques. De manière plus générale, dans une problématique d’interdépendance, il convient impérativement de ne plus dissocier la question de la sécurité des approvisionnements énergétiques des pays importateurs d’une question tout aussi stratégique, la sécurité des débouchés pour les producteurs. Il faut souligner la dissymétrie des situations des producteurs et consommateurs. Alors que les importations pétrolières ne représentent que 1.5% du PIB de la zone Euro contre 5% dans les années 70, Les pays producteurs , pour leur majorité, ne parviennent toujours pas à se dégager de la situation de mono exportateurs d’hydrocarbures.

 

2.2. L’économie mondiale des hydrocarbures, une dimension constante de la mondialisation

2.2.1 L’économie mondiale des hydrocarbures dans une perspective historique

Pour comprendre convenablement le présent dans toute sa complexité et anticiper avec suffisamment de précision l’avenir, il convient de regarder les phénomènes pétroliers dans leur globalité et non de manière éclatée. Il faut les replacer aussi dans leur trajectoire historique d’ensemble. Nous considérerons donc qu’il existe, qu’il a toujours existé une économie mondiale des hydrocarbures dès lors que les hydrocarbures sont devenus une question mondiale. Le pétrole a constitué longtemps la part prépondérante de l’économie mondiale des hydrocarbures, alors que le gaz a entamé son véritable essor les quarante dernières années. L’économie mondiale des hydrocarbures recoupe donc les industries pétrolière et gazières ainsi que leurs marchés respectifs et est animée par un certain nombre d’acteurs qui vont évoluer dans le temps suivant l’évolution de l’économie mondiale des hydrocarbures qui les détermine. Des acteurs apparaissent en germe puis orientent à leur tour l’évolution de l’économie mondiale des hydrocarbures, ces acteurs se transforment, certains disparaissent, d’autres apparaissent. Pour comprendre ces acteurs, il faut comprendre leur mouvement général dans l’histoire dont ils sont sujets et objets. Ces acteurs sont les Etats mais aussi les compagnies pétrolières et gazières qui sont toujours le résultat d’un processus de transformation historique lequel processus les façonne en même temps que les relations qui s’établissent entre-eux, les cadres institutionnels qui en sont le théâtre, leurs modes d’organisation, la conscience qu’ils ont de leur mission et les ambitions et projets qui en résultent. Ces phénomènes apparaissent de plus en plus comme le fait d’entreprises, non plus d’Etats. L’économie mondiale des hydrocarbures a connu trois phases dans son histoire :

A. Intégration : c’est la première phase qui va de sa naissance, au XIXème siècle, aux années soixante :

L’économie mondiale des hydrocarbures a été tout d’abord intégrée verticalement et régulée sous la direction des compagnies pétrolières internationales qui ont acquis le rang de Majors. Trois éléments ont été déterminants dans ce développement : (i) des moyens financiers importants, (ii) un accès libre aux zones de production, (iii) le choix stratégique en faveur de l'intégration verticale. Les relations avec les producteurs étaient régies pour l’essentiel par le système des concessions. On peut considérer que prévalaient entre acteurs des relations de coopération. Les relations d’échange entre filiales ou structures d’une même compagnie s’effectuaient sur la base de prix internes ; l’intégration verticale stabilisait le marché.

 

B. Une seconde phase qui va des années 60 à la décennie 80 où nous assistons à une dé-intégration

La montée des courants nationalistes dans les années cinquante au Moyen-Orient (Mossadegh en Iran, Nasser en Egypte ...) ainsi que les indépendances politiques ont préparé la montée en puissance des pays producteurs qui s’est traduite par la naissance de l’OPEP en 1961 puis par les mouvements de nationalisation des années 1970. Dès lors les conditions étaient créées pour le regroupement des pays producteurs autour d’une ligne stratégique d’affirmation de la souveraineté nationale et de défense des prix internationaux du pétrole. La demande connaît alors une forte croissance du fait de l’expansion économique au sein de l’OCDE.

Les nationalisations qui s’ensuivirent ont produit une déintégration où l'amont pétrolier pris en main par les pays producteurs est séparé de l'aval tenu par les compagnies internationales. Celles-ci ont toutefois gardé une place dans l'amont à travers leur patrimoine minier propre ou leur potentiel technologique. Les pays producteurs entrent donc comme acteurs du jeu pétrolier international. Leur action se déploiera dans trois directions principales : (i) généralisation des nationalisations, (ii) batailles pour les prix et (iii) constitution de Compagnies pétrolières nationales sur la base du domaine minier nationalisé.

 

C. Une troisième phase qui a débuté vers la moitié de la décennie 80 et qui marque un retour à l’intégration

On assiste dans cette phase à une nouvelle organisation de l’économie mondiale des hydrocarbures avec un renforcement de l'amont des compagnies internationales et une tentative d’intégration vers l’aval de certaines compagnies nationales. Ce mouvement prend la forme d'un retour à l'intégration. Parallèlement à ce mouvement le marché connaît une dominance du court terme, un émiettement avec une multiplicité des intervenants et la prééminence des phénomènes boursiers dans la détermination des prix. La volatilité accrue du marché s’accompagnera par la généralisation des mécanismes de couverture contre le risque-prix, les marchés à terme et d’options qui orienteront de plus en plus le marché pétrolier.

Si l’énergie nucléaire a tiré un bénéfice limité dans le temps, de l’intérêt de l’OCDE pour les sources alternatives, le gaz naturel en revanche a trouvé là l’impulsion initiale, son big bang, à un essor qui le mènera à la parité avec le pétrole. Dans le même temps, il occupera une place sans cesse croissante dans les portefeuilles des compagnies internationales qui engageront leur mutation en compagnies énergétiques au moment où le rôle directeur du pétrole sur les prix des énergies va s’effacer progressivement à la faveur d’une concurrence gaz/gaz amenée par les processus de déréglementation qui se généralisent sur la planète. Le décloisonnement à terme des marchés gaziers amènera inévitablement un rapprochement des prix entre principales zones consommatrices. La coexistence de logiques de court et de long terme sur la scène gazière se fera forcément au détriment du long terme, et cela quelles que soient les dispositions convenues entre acteurs et qui freineraient tout au plus le mouvement.

Jusqu’aux années 90 le secteur énergétique était donc marqué par une structure fortement oligopolistique, voire monopolistique avec un cloisonnement des marchés. L’ouverture des marchés énergétiques, partie des Etats-Unis s’est ensuite étendue à des pays d’Amérique Latine, à l’Inde puis l’Europe où la Directive gaz a été adoptée le 8 décembre 1997. Le régime pétrolier sur le Continent s’était déjà totalement ouvert à la concurrence.

 

2.2.2 Les grands enjeux actuels et les stratégies d’acteurs

Nous assistons à une restructuration de l’économie mondiale des hydrocarbures, comparable par son ampleur à celle qu’elle a connue au début du siècle. La vague de fusions en cours tend à remodeler fondamentalement le paysage énergétique, établissant de nouveaux rapports de force. Mais il ne semble pas exister de taille critique pour une compagnie pétrolière, la bonne santé de certains Indépendants américains le démontrant chaque jour. En fait, après avoir atteint leurs objectifs d’amélioration de leurs résultats, les CPI avaient engagé le rachat de leurs propres actions. La série de fusions/acquisitions inaugurée par BP devrait permettre aux compagnies de mieux résister aux dépressions. Elle multiplie les synergies, élargit les possibilités d’intervention en recherchant l’optimum, et permet, par la couverture géographique plus conséquente, de mieux répartir les divers risques. Dans tous les cas elle positionne favorablement la compagnie dans la course à la maîtrise de la nouvelle intégration.

La mondialisation, comme le signalait John Browne, Président de BP, stimule le progrès car elle nous amène à remettre en jeu notre position tous les jours. Les nouvelles frontières de notre industrie tendent à ne plus être géographiques, avec la tendance à l’ouverture et à la libéralisation dans les pays producteurs, ni technologiques avec la formidable révolution que nous vivons dans ce domaine avec l’offshore profond et très profond, les huiles lourdes, l’abaissement des coûts, les GTL etc., ni même financières. L’ouverture des pays producteurs a pour conséquence une modernisation et une augmentation de la production. Souvent, vue comme facteur d’intégration à l’économie internationale elle orientera fondamentalement les logique de fonctionnement de l’industrie pétrolière : la régulation serait le fait de la concurrence entre firmes pour des parts de marché mondiales ou entre Etats (competitive states) pour attirer les firmes ou appuyer les firmes d’origine nationale. Celles-ci tendront à primer sur le jeu interétatique pétrolier. On assisterait à une dé-géopolitisation " du jeu pétrolier international.

La mondialisation s’accompagne d’une restructuration fondamentale où la notion de service rendu au consommateur final, de plus en plus exigeant, primera progressivement sur la production. C’est un jeu ouvert où tous les acteurs ont leur chance pour peu qu’ils sachent valoriser leurs facteurs clés de succès. Mais ce n’est pas un jeu à somme nulle. Il y aura des perdants, ceux qui n’auront pas su s’adapter. Les plus exposés sont sans conteste les pays à réserves courtes et leurs compagnies nationales.

 

3. Les hydrocarbures, les pays producteurs à l’ère de la globalisation

Ainsi, les formes d'action des pays producteurs atteignent-elles leurs limites historiques. Le retour à l’intégration de l’économie mondiale des hydrocarbures a comme moteur la remontée des compagnies internationales vers l’amont. On observe sur la scène gazière le même mouvement opéré par les sociétés gazières occidentales, ce faisant elles vont à la rencontre des compagnies internationales, car leurs intérêts convergent fondamentalement. Ce mouvement a pour corollaire une concentration des acteurs.

L’enjeu majeur, aujourd’hui, qui est le contrôle de cette nouvelle intégration, impose aux pays producteurs de reconsidérer fondamentalement leur mode d’insertion à l’économie mondiale des hydrocarbures. Ils devront rechercher une insertion active et non passive, cela par le biais de leurs compagnies nationales, en se renforçant en amont tout en visant des positions en aval, de sorte à faire remonter la rente le long de la chaîne. L’ouverture de l’amont des pays producteurs (le Moyen-Orient avec le gaz) annonce d’autre part une concurrence entre-eux pour attirer les capitaux et en dernière analyse de nouveaux types de relations. La solidarité entre pays producteurs devra alors impérativement faire un bond qualitatif et s’exprimer de plus en plus à travers des partenariats, alliances stratégiques, projets communs de R&D entre Compagnies pétrolières nationales.

Les Compagnies pétrolières nationales sont en tous points de vue l’élément nouveau qui permet le dépassement dialectique vers une étape historique nouvelle pour les producteurs. Il leur permet en outre de sortir du dilemme défense des prix/défense des parts de marché. De plus en plus, la compétition autour des prix pétroliers tend à se déplacer vers une compétition autour des performances des acteurs pétroliers. Les relations entre acteurs pétroliers deviennent des relations entre firmes et obéissent à une logique concurrentielle. Le poids pétrolier des pays producteurs dépendra davantage des performances de leur compagnie nationale que de l’état de leurs réserves. Cette perspective est un challenge à part entière qui a pour avantage de reformuler positivement la question de leur dépendance vis-à-vis du pétrole et d’ouvrir des solutions, de " redonner la main " en quelque sorte aux pays producteurs. Elle est le signe du passage d’une économie de rente vers une économie de production régulée par le marché et visant la création de richesse.

Les politiques pétrolières nationales des pays producteurs ont sans cesse été marquées par ce paradoxe qui semble encore constituer un frein pour les Compagnies pétrolières nationales : (i) générer à partir des recettes d’exportation des sources d’accumulation alternatives tout en garantissant à long terme la satisfaction des besoins énergétiques, ceci est un objectif de long terme. (ii) cet objectif est contré par les impératifs du court terme qui commande d’huiler par la rente la machine économique tout en garantissant la paix sociale. L’harmonie nécessaire entre ces deux objectifs ne peut provenir d’arbitrages politiques exclusivement mais d’une vision d’ensemble qui prend en compte l’économie nationale de même que le champs concurrentiel dans l’industrie pétrolière internationale, les opportunités et les menaces pour les Compagnies pétrolières nationales et le danger qu’occasionnerait leur disparition pour ces pays.

Les Etats doivent encourager le développement sur leur sol de firmes puissantes. Les pays producteurs doivent s’assigner comme but la constitution de puissantes filières énergétiques nationales autour de leurs compagnies nationales avec comme objectifs : (i) participer activement au jeu énergétique mondial, (ii) renforcer et renouveler par l’innovation, mais aussi par la diversification des activités l’avantage comparatif national. Ils participeront ainsi à l’émergence d’un partenariat de type nouveau qui se manifestera par l’apparition de coopérations verticales inédites mutuellement bénéfiques aux producteurs et consommateurs.

Il convient alors de clarifier la répartition des rôles entre l’Etat et la compagnie nationale, afin de permettre à chacun d’effectuer au mieux sa mission en cette période charnière. Les Etats sont sommés d’engager des réformes structurelles et de moderniser leurs économies en liaison avec la dynamique de l’économie mondiale. Faute de quoi, ils seront durablement marginalisés. En même temps, ils ne peuvent faire l’économie d’une remise en cause fondamentale de leurs relations avec leurs compagnies nationales qui devront évoluer selon les mêmes règles que leurs concurrents de par le monde. La prise en charge par l’Etat de ses missions régaliennes de gestion du domaine minier national et de producteur de politiques publiques et de régulateur et leur séparation des missions d’entreprises impliquant le recentrage sur leurs métiers de base semble faire aujourd’hui consensus.

Les Compagnies pétrolières nationales sont l’acquis historique des pays producteurs et le résultat tangible, le produit qualitativement supérieur et l’aboutissement de la période militante de leur histoire. Il prouve par son existence et sa vitalité que cette période historique a en fait été couronnée de succès. Les compagnies pétrolières nationales parviennent à maturité. Le contexte les ayant engendré étant devenu caduc, il leur importe de prendre le risque de muer pour se ménager de nouvelles ouvertures stratégiques. Les Compagnies pétrolières nationales, dans leur forme actuelle, leur fonctionnement, voire certaines de leurs manifestations structurelles sont donc une survivance du passé. Elles devront impérativement se transformer pour se porter au niveau actuel de développement de l’économie mondiale des hydrocarbures. Car les Compagnies pétrolières nationales portent en germe le changement, et ne pas le réaliser est une violence qui est exercée sur elles, qui menace de les faire disparaître elles-mêmes. Ce changement s’appuiera sur deux piliers : (i) l’autonomisation, c’est à dire la distinction entre les missions régaliennes de l’Etat et les missions d’entreprise dont les conditions d’exercice seront ainsi créées (ii) la modernisation qui prend deux dimensions : le renforcement structurel et managérial et, le développement technologique qui les engagera dans les grands challenges technologiques de notre industrie.

 

4. Conclusion

La mondialisation est un phénomène objectif, c’est un processus historique indépendant de la volonté immédiate des acteurs. L’attitude que ces derniers adoptent face au changement fera de ses manifestations des opportunités ou des menaces selon les cas. L’industrie des hydrocarbures est porteuse de progrès, mais aussi peut être impitoyable pour qui n’est pas réactif. Pour marcher au même rythme que l’humanité, il faut donc pour les pays producteurs d’hydrocarbures ne plus regarder exclusivement dans la direction des prix. Ils devront opérer un véritable renversement de perspective stratégique. Forts des avantages comparatifs naturels dont les a dotés la géologie, ils ne doivent pas se confiner au rôle de source d’énergie mais agir concrètement pour être des opérateurs à part entière. Cela ils le feront par leurs compagnies nationales dont ils devront stimuler la performance et auxquelles ils devront assigner l’objectif d’être des agents actifs de la scène énergétique internationale. La dématérialisation de la croissance, mais surtout l’émergence des technologies de l’information, et le développement des réseaux de savoir, parce qu’ils sont par essence hostiles à toute limite, toute frontière, offrent des possibilités insoupçonnées aux pays producteurs, à travers leurs compagnies nationales.