République algérienne démocratique et populaire

Allocution de S.E. Monsieur Abdelaziz Bouteflika
Président de la république

à l’occasion du dîner offert aux membres de la conférence ministérielle de l’OPEP

 Alger, 9 février 2000

 

Monsieur le Président, et Monsieur le secrétaire général de l’OPEP,
Messieurs les Ministres,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi d’abord de vous souhaiter la bienvenue et un agréable séjour en Algérie. C’est la deuxième fois que l’Algérie accueille les membres de l’OPEP au cours de ces quatre dernières années, depuis la réunion préparatoire, à Alger, en juillet 2000, du 2e Sommet de l’OPEP, tenu à Caracas, en septembre 2000.

La présente conférence revêt une importance particulière. Elle se tient, en effet, dans un contexte international lourd d’incertitudes aux plans politique et économique. Déjà marqué par la globalisation économique qui pèse sur les plus faibles, le monde actuel glisse insidieusement vers une situation où la force tend à se substituer au droit sous prétexte de défense de la sécurité. C’est ce qui prévaut dans la région du Proche et Moyen-Orient, avec le problème irakien et la question palestinienne. Cette situation ne peut laisser personne indifférent. Céder à des velléités de remise en cause du rôle des Nations unies en tant que dépositaire de la légalité internationale c’est, en effet, ouvrir la porte à toutes les aventures. Le rôle des Nations unies doit être réaffirmé et respecté par tous.

La situation économique dans le monde est tout aussi préoccupante. Le système économique international existant se comporte comme un système injuste qui fonctionne d’abord au profit des plus nantis, ce qui alimente et accroît les risques d’instabilité internationale.

La modicité des flux d’investissements vers les pays émergents et le rétrécissement de leur débouchés commerciaux, aggravé par les problèmes de la dette et la fuite des cerveaux, handicapent lourdement leur croissance. L’échange inégal dans les relations Nord-Sud est toujours illustré par la faiblesse chronique des prix des matières premières, faisant notamment de l’Afrique la première des victimes parmi les pays en développement.

Or, la promotion du développent durable et l’amélioration des conditions de vie dans les pays émergents sont des facteurs indispensables à la stabilité et de la sécurité du monde. Nos pays ne cessent de réclamer une participation plus équitable des pays en développement aux échanges internationaux. Une meilleure régulation et une gestion plus démocratique de l’économie mondiale sont, en effet, des conditions incontournables si l’on veut adapter les relations internationales en faveur de la sécurité et de la paix.

Depuis les tragiques événements du 11 septembre 2001, l’idée que la sécurité ne peut être que globalement envisagée n’a jamais été aussi criante qu’aujourd’hui. J’ai eu l’occasion de rappeler au cours de l’ouverture du Colloque international sur le terrorisme, tenu à Alger, en octobre 2002, qu’il n’y a pas de protection fiable contre le terrorisme transnational en dehors de celle qui conçoit la sécurité comme une préoccupation globale.

Il va sans dire que, partout dans le monde, la sécurité nécessite d’abord la stabilité, et cette stabilité ne peut, elle-même, résulter que d’une prospérité partagée grâce à une coopération économique mutuellement profitable, fondée sur la solidarité et la concertation.

Mesdames et Messieurs,

Depuis le 1er Sommet des Chefs d’Etat des pays membres de l’OPEP organisé à Alger en 1975, le monde a beaucoup changé. Mais les contradictions du système international et les inégalités entre nations sont toujours là. Elles s’aggravent même et se multiplient.

La mondialisation s’impose progressivement à l’ensemble de nos pays. Qu’elle soit qualifiée de “mal nécessaire”, considérée comme porteuse de progrès ou, au contraire, comme un fléau, elle est désormais incontournable.

Une majorité de nos pays ont procédé durant la décennie écoulée, dans le le contexte des ajustements structurels, à une véritable libéralisation de leurs économies. On ne peut affirmer aujourd’hui que le monde en développement en a tiré un profit réel. D’ailleurs, les marchés des pays développés demeurent subventionnés, fermés ou protégés contre les produits agricoles ou manufacturés venant de nos pays.

Mais il ne s’agit pas pour nous de condamner dogmatiquement la mondialisation. Nous sommes, pour notre part, de ceux qui croient que, malgré ses contraintes, elle est potentiellement porteuse d’opportunités qu’il faut savoir saisir.

A cet égard, nous avons enregistré avec satisfaction les avancées réalisées à Johannesburg et à Monterrey, notamment dans les domaines du transfert des ressources et des engagements pris pour l’éradication de la pauvreté dans le monde. De même, nous apprécions les résultats de la réunion de l’OMC à Doha où les préoccupations portent désormais sur les objectifs du développement et non plus sur le seul profit.

Dans le sillage de la mondialisation, nous assistons à l’élargissement et à l’intensification du processus de régionalisation (Union africaine, Union européenne, ALENA, MERCOSUR, ASEAN, APEC, etc.). Ces espaces économiques se veulent des réponses adaptées à la globalisation économique pour tirer profit des avantages comparatifs de leur niveau de développement ou de leur dotation en ressources. Ce mouvement ne s’oppose pas à l’intégration de plus en plus poussée de l’économie mondiale. Son objectif est de construire des relations d’interdépendance nouvelles et de consolider le pouvoir de négociation des Etats membres.

En Algérie, nous sommes pleinement conscients de l’importance de ces nouvelles mutations. L’appréciation objective de la situation nous a conduits à nous organiser sur le plan régional de concert avec nos partenaires du nord et du sud de la Méditerranée.

Nous sommes persuadés que l’édification de l’Union du Maghreb arabe est la seule voie vers un développement régional cohérent. Notre action géostratégique s’exerce dans cette direction, en souhaitant parvenir, en priorité, à une harmonisation de nos politiques économiques.

Nous n’avons jamais ménagé nos efforts pour évacuer les problèmes secondaires pour préserver les intérêts stratégiques de notre région. Il en est ainsi notamment des deux gazoducs qui nous relient à l’Italie via la Tunisie, et l’Espagne via le Maroc, et dont bénéficient économiquement nos pays voisins. par ailleurs, un réseau maghrébin de l’électricité est déjà en place, et en voie de renforcement. Un protocole d’accord pour l’intégration progressive des marchés d’électricité de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie au marché européen a été signé, récemment, entre nos trois pays et la Commission européenne.

Avec nos partenaires africains, nous plaçons l’énergie parmi nos principales priorités, aussi bien dans le cadre du NEPAD qu’au sein de la commission africaine de l’énergie (AFREC) créée par le 37e sommet de l’OUA et dont le siège se trouve à Alger. Nous voulons ainsi, avec nos partenaires, faire de l’énergie un vecteur puissant de développement local et d’intégration régionale.

Au-delà du continent africain, l’Algérie est engagée concrètement dans la réalisation progressive de la zone de libre-échange euro-méditerranéenne. Elle est signataire d’un accord d’association avec l’Union européenne, appelé à remodeler fondamentalement la physionomie de l’espace euro-méditerranéen. Du fait de la dépendance énergétique de plus en plus forte de l’économie européenne, l’Algérie a pris ses dispositions pour contribuer, dans une vision de codéveloppement, à la sécurité d’approvisionnement de l’Europe grâce à la construction de deux nouveaux gazoducs reliant directement l’Algérie au continent européen.

Dans ce contexte, la question légitime de la sécurité des approvisionnements énergétiques des pays importateurs ne peut être dissociée d’une question tout aussi légitime, celle de la sécurité des débouchés pour les producteurs et de la préservation de leur pouvoir d’achat. L’OPEP ayant toujours fait preuve d’esprit de responsabilité et de solidarité, le cadre est tout indiqué pour le rappeler ici. Au demeurant, c’est grâce à cet état d’esprit que le marché pétrolier a connu une longue période de stabilité en dépit des chocs géopolitiques enregistrés au cours de cette même période.

Le problème qui se pose dès lors à nos pays est de s’adapter au mieux de leurs intérêts à cette situation nouvelle en s’insérant dans la dynamique mondiale dont les regroupements économiques constituent des points d’appui de plus en plus incontournables. Il nous incombe alors, en cultivant nos complémentarités et en tenant compte de nos spécificités, de bâtir et de renforcer des espaces de concertation favorisant la mise en valeur de nos potentialités pour le bien-être de nos peuples.

Nos pays ont les moyens et la volonté de construire des relations équilibrées avec les autres acteurs énergétiques mondiaux. Loin de tout esprit de confrontation, et en tant qu’espace de concertation stratégique, l’OPEP est appelée à jouer de plus en plus ce rôle d’équilibre et d’harmonisation. Le 2e sommet des chefs d’Etat des pays membres de l’OPEP a rappelé solennellement, à cet égard, que l’énergie doit être mise au service du développement et de la stabilité internationale.

Pour commencer, un large champ s’ouvre à la réflexion et à la coopération entre pays producteurs. Nos pays sont appelés à renforcer leur coopération pour mieux participer à l’émergence d’un partenariat de type nouveau, bénéfique, à la fois, aux producteurs et aux consommateurs. cette formule de partenariat se manifestera par l’apparition de coopérations verticales inédites incluant l’ensemble des maillons de la chaîne des hydrocarbures. deux constats au moins confirment la validité de cette évolution :

En premier lieu, l’on observe que le poids pétrolier des Etats producteurs sera déterminé à l’avenir autant par les performances de leurs moyens de production et d’action que par le niveau de leurs réserves. Les avantages comparatifs naturels nationaux n’auront alors de sens que s’ils sont prolongés, d’amont en aval, par des moyens techniques et humains, et par un savoir-faire à la hauteur des enjeux en présence. Les acteurs énergétiques nationaux se doivent d’évoluer, par conséquent, à un niveau d’efficacité conforme aux standards mondiaux. les pays producteurs devront nécessairement rechercher une insertion active dans les chaînes énergétiques, par le biais de leurs compagnies nationales ou en partenariat avec des compagnies privées, en se renforçant dans l’amont, localement et à l’extérieur, tout en occupant des positions en aval.

On constate, en deuxième lieu, que nos pays sont encore marqués, pour la plupart, par une faible diversification de leurs exportations. Les pays producteurs ne peuvent plus se suffire de leur seule condition d’exportateurs de produits bruts. Cette situation n’est imputable ni à la fatalité ni à un manque de volonté de leur part. Indépendamment des causes qui relèvent des spécificités propres à chacun de nos pays, cette situation est due surtout à l’état actuel des relations économiques internationales et à la tiédeur des investissements directs étrangers dans nos économies. La cohésion des pays membres de l’OPEP ne pourra que se renforcer à travers une diversification plus grande de l’économie de chacun d’eux. Cela permettra, en effet, à nos pays de se soumettre plus facilement aux aléas de la volatilité des prix sur le marché pétrolier international. La coopération entre nos pays devra alors impérativement faire un bond qualitatif et s’exprimer de plus en plus à travers des partenariats, des alliances stratégiques et des projets communs de formation de nos ressources humaines et de recherche-développement entre compagnies pétrolières nationales, publiques et privées.

Mesdames et Messieurs,

L’énergie doit être appréhendée de manière globale car elle nourrit et soutient l’économie mondiale. Cela souligne de fait la nécessité d’une meilleure prévisibilité et d’une régulation plus démocratique de l’économie mondiale. Les marchés énergétiques obéissent à une logique de long terme et ne peuvent être livrés à la toute puissance des forces du marché que dans le cadre d’une régulation et de mécanismes correcteurs.

Le maintien des prix dans une fourchette d’équilibre comprise entre 22 et 28 dollars le baril est, certes, un succès à mettre à l’actif de l’OPEP. Ce n’est pas sans peine, et sans sacrifices partagés que ce résultat a été obtenu. Cette fourchette doit cependant être évaluée en termes de pouvoir d’achat.

Il convient de se féliciter encore une fois de la discipline et du respect par tous les pays de l’OPEP, de son plafond de production. L’Algérie a toujours honoré scrupuleusement ses engagements dans ce domaine et continuera à le faire en fonction de ses moyens, et dans l’intérêt général de l’organisation.

L’OPEP doit persévérer dans la voie du dialogue et de la collaboration avec des institutions comme la commission européenne, l’Agence internationale de l’énergie et le Forum international et de l’Energie. Il va de soi que le partage des risques, des bénéfices et de la responsabilité avec les pays consommateurs est un gage de succès.

Concernant l’industrie gazière, il reste évident que les contrats de long terme devront impérativement être à la base de la sécurité des approvisionnements gaziers futurs. Dans le même ordre d’idées, le commerce du gaz restant lié au marché pétrolier, les pays producteurs de gaz ont intérêt à veiller à la stabilité des prix du pétrole.

En arrière-fond de cette situation deux grandes questions ne cessent d’interpeller en outre la communauté internationale :

La première est inhérente à l’accès à l’énergie commerciale des populations des pays émergents. La consommation actuelle est marquée par de très fortes disparités entre pays riches et pays pauvres. Environ un milliard de personnes vivant dans les pays industrialisés cumulent près de 60 % de la consommation mondiale d’énergie. Les pays pauvres vivent surtout de la biomasse et du bois de coupe au détriment de la santé de leur population et malgré les dégâts infligés à l’environnement (déforestation).

En Afrique et en Amérique centrale, par exemple, 40 % de l’énergie utilisée proviennent de la biomasse. Or, l’accès à l’énergie commerciale et en particulier au GPL (gaz de pétrole liquéfié) à des prix abordables est impératif pour le développement économique, pour combattre la pauvreté, et favoriser le développement durable.

La seconde question porte sur les préoccupations environnementales qui ont dominé l’actualité énergétique cette dernière décennie jusqu’à générer quelquefois une «pétrophobie». Ces préoccupations sont à leur place dans l’histoire du monde et il est important que des mesures soient prises par les pays consommateurs pour réduire les effets de la pollution. L’OPEP doit nécessairement être associée au concept universel de préservation de l’environnement. Elle doit être partie prenante aux débats et négociations concernant le protocole de Kyoto. De même, il nous apparaît exagérément restrictif et dangereux pour l’équilibre de l’industrie pétrolière que soit privilégié, dans le traitement des problèmes d’environnement, le seul recours à la fiscalité sur les produits pétroliers, appliquée sans discernement et pénalisant en fin de compte les pays producteurs.

Mesdames et messieurs

Les hydrocarbures constituent à la fois un enjeu et un moyen de développement et de rapprochement entre nations. C’est conscients du poids de vos responsabilités et de l’état actuel du monde que vous allez vous pencher sur les problèmes fondamentaux du marché pétrolier avant de prendre vos décisions.

Le défi qu’il s’agit de relever aujourd'hui, pour assurer la stabilité d’une industrie pétrolière à l’abri des crises, tout en sauvegardant le pouvoir d’achat des pays producteurs, est à la mesure des exigences de notre temps. Je sais que vous avez la volonté et les capacités de le faire.

Nous avons en effet pour responsabilité historique de tirer profit de la place actuelle des hydrocarbures dans l’économie mondiale pour optimiser nos avantages comparatifs et construire pour les générations futures des économies modernes, génératrices de richesse et d’emploi, porteuses de progrès et de prospérité.

Il nous revient dans le même sens d’exploiter nos complémentarités, de multiplier nos synergies afin qu’en nous enrichissant mutuellement nous apportions notre pierre à la construction d’un monde meilleur. Un monde de paix, de prospérité partagée et de progrès pour l’humanité.

Alger sera dans deux jours le siège de la conférence AFROLAC réunissant les ministres de l’Energie latino-américains et africains sous l’égide de deux importantes institutions régionales représentant l’une l’Amérique latine (OLADE), l’autre l’Afrique (AFREC) et détenant l’une et l’autre d’importantes ressources énergétiques. Cette rencontre, première du genre, permettra aux participants d’identifier des axes de coopération et de partenariat entre les deux régions et de dégager ainsi des perspectives de collaboration entre l’OLADE et l’AFREC. Il m’apparaît certain qu’une telle dynamique rejoint vos préoccupations. Elle est de nature à renforcer l’OPEP avec laquelle ces organisations gagneraient à coordonner leurs actions.

Je ne voudrais pas clore mon propos sans rendre encore une fois hommage à la cohésion, à la discipline et à l’esprit de responsabilité manifestés par les membres de l’OPEP dans les moments les plus difficiles. Ils ont ainsi administré la preuve de la pertinence et de la vitalité de notre organisation qui reste porteuse d’espoir et d’avenir.

Je vous remercie de votre attention.