ALLOCUTION DU DOCTEUR CHAKIB KHELIL MINISTRE DE LENERGIE ET DES MINES
Houston, May 26-27, 2004
Monsieur le Président,
Monsieur le Directeur du Baker Institut,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais remercier tout dabord Monsieur Edward P.Djérédjian, directeur du Baker Institute, pour linvitation quil ma faite de participer à vos travaux.
Je suis particulièrement honoré dintervenir, selon vos vux Monsieur le Directeur, dans le cadre du thème « Gas Forum for Producing Countries ». Il sagit dun domaine aussi vaste que sensible. Aussi pour laisser du temps aux discussions qui vont suivre je ne vous fournirais ici quune réflexion globale et quelques éléments plus précis nécessaires au débat.
Mesdames, Messieurs,
Le gaz naturel est désormais considéré comme une énergie de premier choix pour le 21ème siècle en raison de sa disponibilité et de sa qualité dénergie propre. Il joue un rôle de plus en plus grand dans la génération électrique. Il contribue même à la promotion des énergies renouvelables dans le cadre des centrales hybrides solaire/gaz.
La place du gaz dans la consommation énergétique mondiale a augmenté régulièrement depuis deux décennies. Cette part est aujourdhui à peu près égale à celle du charbon (soit 24 %) quelle est appelée à dépasser dans les prochaines années. Elle atteindra 28% en 2030.
Les réserves de gaz naturel sont globalement suffisantes pour répondre convenablement à la demande des marchés pendant de nombreuses décennies. Mais la répartition géographique de ces réserves nest pas en harmonie avec la taille et la croissance prévue des différents marchés. En effet, alors que la consommation de gaz des pays de lOCDE est appelée à poursuivre sa croissance plus que par le passé, leur part de réserves gazières, qui nest plus que de 10 % des réserves mondiales, continue à décliner.
En revanche, les pays de lOPEP disposent, en sus de leurs réserves pétrolières, de réserves gazières représentant prés de 44% des réserves mondiales. Ces réserves sont réévaluées régulièrement à la hausse grâce à de nouvelles découvertes et à une meilleure connaissance des gisements existants.
Les échanges par gazoducs entre pays et continents proches dominent encore largement le commerce gazier international (79% du total). Mais lindustrie du GNL connaît un dynamisme appelé à se prolonger dans le temps grâce aux améliorations technologiques qui réduisent les coûts.
Le GNL va connaître en effet un essor particulier avec l'augmentation de la taille des unités de liquéfaction et des méthaniers, l'ouverture et lallongement de nouvelles routes maritimes gazières. (les méthaniers couvrent, de nos jours, des distances de plus de 10.000 km)
Des unités de liquéfaction et des terminaux de réception de GNL se développent de plus en plus pour profiter des nouvelles capacités daccès aux gisements gaziers. Cest aujourdhui le pari dune industrie qui investit massivement dans le développement et lexploitation de nouvelles réserves, dans de nouvelles infrastructures de liquéfaction, dans le de transport, et dans la regazéification.
Le commerce mondial du GNL a plus que doublé entre le début des années 90 et lannée 2003 où il a culminé avec un sommet de 168 milliards de m3. Cette croissance devra sintensifier au cours des prochaines années pour atteindre 220 à 270 Milliards m3 par an dici 2010, selon lAgence Internationale de lEnergie (AIE).
La filière GNL reste une filière très capitalistique en matière dinvestissements. Un terminal de regazéification ne constitue que le bout de la chaîne. Un projet de GNL ne peut se concevoir économiquement quavec ses investissements en amont, son usine de liquéfaction, ses moyens de transport (méthaniers), et ses installations de regazéification au point de destination. Ces programmes dinvestissements ne peuvent être assurés que par des formules de partenariat mutuellement profitables étalées sur le long terme.
Cest ainsi que les engagements Take-or-Pay, bâtis sur des contrats de longue durée (20 à 25 ans), ont donné naissance au GNL et assuré son développement.
Ces dispositions contractuelles permettent, dune part, au fournisseur de se protéger contre les risques financiers associés à la rigidité de la chaîne gazière et, dautre part, à limportateur de sassurer un approvisionnement fiable et régulier sur le long terme à des prix compétitifs.
Certains pays
importateurs de gaz qui, traditionnellement, privilégiaient la sécurité
d'approvisionnement sont enclins à ériger la flexibilité en principe de
management de l'industrie gazière, sans concertation avec les producteurs.
Ainsi, les
contrats gaziers de long terme qui assuraient la sécurité dapprovisionnement sont
tantôt remis en cause tantôt reconnus favorablement, mais à demi mots, par les
partisans de la libéralisation totale et immédiate. Cette situation qui est dommageable
pour toutes les parties pourrait faire surgir deux types de tensions sur le plan
international :
une
concurrence gaz-gaz entre producteurs qui risque de les priver d'une juste rémunération
et les conduire ainsi à un sous-investissement pour sen prémunir, et,
une
concurrence entre pays importateurs pour accéder au gaz qui risque de déséquilibrer le
marché.
Ces tensions pourraient conduire les uns et les autres à sorganiser pour protéger leurs propres intérêts. Lexpérience du secteur pétrolier, quil faut méditer, est intéressante à ce titre
Même si le marché spot est considéré comme potentiellement porteur dans la mesure où il offre de bonnes opportunités darbitrage entre les grands marchés, il ne pourra pas se substituer aux transactions de long terme. Les contrats de long terme restent essentiels pour stabiliser le marché et pour le financement de nouveaux projets dexportation.
Le développement du marché du GNL offre des capacités de réponses commerciales intéressantes grâce au recours aux swaps qui permettent doptimiser les moyens de transport. Ces opérations constituent un instrument de coopération entre sociétés gazières pour mieux saisir les opportunités du marché et mieux répondre aux besoins des consommateurs. Mais là aussi elles ne peuvent que compléter les contrats à long terme.
Mesdames, Messieurs,
La demande mondiale en gaz naturel sera tirée essentiellement par les besoins de la production délectricité. La segmentation des marchés par grandes régions de consommation se résume comme suit :
Le marché Nord Américain, où le risque d?une pénurie d'électricité se profile à long terme, est appelé à occuper la première place vers 2025 avec une consommation supplémentaire, de gaz naturel et de GNL, de 538 Milliards m3, afin de faire face aux importants besoins du secteur de la génération électrique. De l?avis de nombreux experts le GNL constitue une option attractive pour l'économie américaine. Selon ces prévisions les importations américaines pourraient atteindre 15 à 19 milliards de Tonnes/an (20 à 26 Bcm) à l?horizon 2010. D'où le regain d?intérêt des Etats-Unis pour la réhabilitation et le lancement de nouveaux projets de stations de regazéification.
Cest le nombre insuffisant de terminaux dimportation de GNL aux Etats-Unis qui fait peser à terme le risque dun manque dapprovisionnement en gaz.
S.E. Monsieur Abraham Spenser, Secrétaire à lEnergie, a estimé lors du Sommet Ministériel sur le GNL, tenu à Washington en décembre dernier, que "9 nouveaux terminaux de regazéification seront nécessaires dici à 2025, car à cette date les USA devront importer 20 fois plus de GNL quen 2002 ". Seuls 4 terminaux sont actuellement en activité. Mais la Federal Energy Regulation Commission (FREC) a recensé une trentaine de projets en instance.
LAsie en développement qui affiche actuellement le plus de potentialités de croissance économique connaîtra, vraisemblablement, un triplement de sa consommation entre 2001 (198 Milliards m3) et 2025 (623 Milliards m3). La croissance de la demande gazière y sera de 4.5% par an, avec une contribution prépondérante du GNL. Lintérêt pour cette source dénergie se pose déjà en termes denjeux économiques vitaux pour la région.
Le Japon et la Corée du Sud consomment déjà, à eux seuls, plus de 70% du GNL commercialisé dans le monde. Avec les besoins de lInde et surtout lémergence de la Chine qui sannonce comme le « nouvel atelier du monde », une situation de tension sur la demande est à prévoir dans cette région.
Le marché gazier continuera à être caractérisé dans cette région par la mise en uvre des politiques de déréglementation déjà annoncées dans le cadre de louverture des marchés de lélectricité et du gaz.
La sécurité des approvisionnements et les problèmes posés par louverture des marchés continueront à dominer dans la stratégie des acteurs de lindustrie gazière en Europe. Le marché européen reste en effet encore marqué par de nombreuses rigidités liées aux particularités de sa période de transition vers létablissement dun marché réellement ouvert, libre, et transparent.
Mesdames, Messieurs,
La globalisation des échanges et les mutations structurelles de léconomie mondiale sont à lorigine dun mouvement généralisé de réformes économiques et institutionnelles qui touchent les grands secteurs énergétiques dominés jusque là par des monopoles publics et de grands opérateurs privés internationaux.
Auparavant cloisonnés, les marchés du gaz et de lélectricité étaient régis en situation de monopole et contrôlés par lEtat au nom du principe de lindépendance énergétique nationale et de lobligation de service public. Le cas de lEurope est particulièrement intéressant à cet égard.
Le processus de dérégulation mis en place a introduit de nouveaux principes juridiques qui ont remis en cause les fondements sur lesquels sétaient construits les marchés gaziers européens et leurs relations avec les pays producteurs. Les difficultés liées à la libéralisation des marchés européens se posent en terme de disparité entre les pays de lUnion européenne en ce qui concerne le degré douverture de leurs marchés respectifs : accès aux réseaux de transport et aux moyens de stockage pour les acteurs émergents.
Lémergence de cette nouvelle situation met les pays producteurs de gaz et les pays européens face à un grand nombre de défis.
Il s'agit, pour tous les acteurs, d'imaginer de nouveaux modes de coopération, plus équitables, qui tiennent compte du partage des risques et des intérêts. A cet effet, il faudra concilier la nécessité de satisfaire une demande européenne en gaz naturel de plus en plus grande avec la nécessité dengager des investissements importants qui impliquent de longs délais damortissement.
La sécurité dapprovisionnement des pays consommateurs et la garantie de débouchés à des prix équitables pour les pays producteurs impliquent de nouveaux partenariats stratégiques adaptés au nouveau paysage énergétique mondial. Cest dire que cette question ne peut être traitée que dans sa globalité.
Face à ces évolutions, l'Algérie a choisi la voie du dialogue et de la concertation énergétique tant avec les pays producteurs quavec les pays consommateurs et les compagnies. Cette voie nous semble être le moyen les plus approprié pour assurer la stabilité des transactions commerciales et lintérêt de tous les opérateurs.
Telle est lattitude que nous avons eue face au
nouveau cadre réglementaire que comptait mettre en place la Commission Européenne à
travers la libéralisation des marchés gaziers européens. Nous avons estimé avec
dautres pays producteurs que le changement du dispositif régissant les marchés
gaziers devrait se faire de manière concertée et progressive.
Cette préoccupation a été évoquée lors des réunions du Forum des pays producteurs de gaz, tenues à Alger en septembre 2002 et à Doha en février 2003. Les représentants des pays exportateurs, des compagnies gazières, des institutions financières et de la Commission Européenne, avaient convenu de la nécessité de préserver les contrats de long terme en raison de leur rôle dans la sécurité dapprovisionnement, dans le bon fonctionnement des marchés gaziers, et dans la préservation des intérêts des pays producteurs et des bailleurs de fonds.
La Commission Européenne reconnaît maintenant le rôle positif joué par les contrats à long terme dans le développement harmonieux des marchés gaziers et dans la sécurité dapprovisionnement de lEurope en particulier.
Mesdames, Messieurs,
Pour profiter des opportunités liées aux changements structurels de l'industrie gazière et à la formidable croissance de celle-ci les principaux défis auxquels sont confrontés les compagnies gazières des pays producteurs, concernent :
LAlgérie à choisi dans ce cadre la voie de louverture, de la transparence et de la concurrence dans sa stratégie énergétique et minière. Le recours au partenariat a été et reste un levier décisif dans notre stratégie tant sur le plan interne que sur le plan extérieur.
Mesdames, Messieurs,
Pays pétrogazier, lAlgérie est attentive aux évolutions du marché énergétique mondial et européen en particulier et inscrit sa stratégie énergétique et de développement en tenant compte des possibilités de partenariat et de coopération, entre producteurs, opérateurs industriels, vendeurs, et consommateurs.
Depuis trente ans maintenant, Sonatrach a acquis une maîtrise reconnue sur toute la chaîne gazière. Elle a, en outre, une position exceptionnelle, sur le plan géographique et en termes de marge de manuvre grâce à sa double dotation en gaz naturel et en G.N.L.
LAlgérie dispose des atouts et de la volonté nécessaires pour répondre à une partie de la demande future de GNL aux USA.
La relative proximité de lAlgérie, comparée aux autres sources non-américaines de gaz naturel, ainsi que la maîtrise reconnue de SONATRACH des métiers de la chaîne gazière, et sa fiabilité en tant que fournisseur de GNL lui confèrent des avantages certains.
Le récent contrat signé entre SONATRACH et Statoil en témoigne. En effet, ces deux compagnies ont signé un accord de vente de GNL sur une base Ex-Ship à destination du terminal de Cove Point (Maryland) et portant sur un volume annuel denviron 1 Milliard de m3 par an à partir de novembre 2003. La capacité de ce terminal de 7,5 Milliards m3/an est allouée à parts égales (2,5 Milliards m3/an), à Shell, BP, et à Statoil.
Situé sur la Côte Est des États-Unis, région à forte consommation en gaz, ce terminal bénéficie dun premium sur les prix du gaz de référence du Nymex et permet également de réaliser des économies appréciables dans le transport maritime à partir de lAlgérie.
En outre, les ventes de la Sonatrach vers le marché américain, seule ou avec GDF dans le cadre dune filiale commune (MED LNG & Gas Ltd), sont supérieures à 1,3 Gm3 depuis lannée dernière.
Cest dans cette optique que la Sonatrach a décidé de développer, dans une première phase, une nouvelle chaîne de GNL en y associant des partenaires aux compétences avérées. Ce projet de grande envergure, et intégré de lamont à laval, prévoit le développement des champs de Gassi-Touil, la réalisation dinfrastructures de transport, la réalisation dune unité de liquéfaction dune capacité dau moins 4 à 5 Mt/an, et la commercialisation conjointe du gaz.
Certes le marché américain présente des opportunités réelles, mais il comporte encore un certain nombre dincertitudes et de contraintes qui pourraient entraver, à notre avis, le développement de nouvelles chaînes de GNL.
Aux Etats Unis, si de nombreux projets de terminaux de GNL sont aujourdhui envisagés, il demeure que leur développement est conditionné par lexistence dun cadre législatif clair et stable susceptible dencourager des investissements dune nature aussi capitalistique que celle du développement dune chaîne gazière.
LAlgérie, mieux que nul autre pays, peut témoigner des impacts de ces changements législatifs dont elle a fait lexpérience dans les années soixante-dix.
Lengagement du processus de libéralisation à la fin des années soixante-dix a conduit à lannulation des contrats dapprovisionnement signés avec des compagnies américaines pour lesquels des investissements colossaux dans loutil de liquéfaction et de shipping avaient été engagés. Cette situation a eu des conséquences fâcheuses sur les moyens de production et de transport du GNL.
Mesdames, Messieurs,
L'Algérie a parié dés les années 1960 sur le gaz et participe depuis à sa formidable aventure.
Nous avons foi en l'avenir de l'industrie gazière et faisons appel au partenariat international pour satisfaire la demande future des pays consommateurs.
Je vous remercie pour votre attention.